Bonjour Simon

Yvan-Arthur Maigne

black blue and yellow textile
black blue and yellow textile

(Deux ans après Cannes, quelque part à la terrasse d'un café, boulevard Saint-Germain)

Simon : Coucou, ça va ? (Chaise tirée)

Junior : Oui, ça va, ça va… Je suis désolé pour mon retard, il y avait pas mal de trafic sur la route.

Simon : Non mais Junior, quand même, tu aurais pu me prévenir. Ça fait plus d’un quart d’heure que je t’attends. Et puis, tu sais que le métro, ça existe ?

Junior : J’ai voulu venir plus vite en prenant un Uber, et finalement, ce n’était pas la meilleure chose à faire. Encore désolé, mon cœur.

Simon : C’est rien, ne t’en fais pas. Mais j’étais inquiet... un peu.

Junior : Tu veux dire qu’après tout ce temps, tu t’inquiètes encore pour moi ? C’est mignon, ça !

Simon : Arrête ! Tu sais bien ce que je veux dire. Ne commence pas…

Junior : Non mais je vois que finalement, tu avais peut-être vraiment des sentiments pour moi.

Simon : Tout de suite, tu cherches le conflit…

Junior : Je suis désolé. Pardon !

Simon : Bien sûr, Junior, que j’ai vraiment eu des sentiments pour toi. Je ne pensais pas que tu douterais de ça un jour.

Junior : Tu sais, c’est difficile parfois d’être sûr des sentiments de l’autre. Déjà que la plupart du temps, c’est compliqué d’être au clair avec ce que l’on ressent, tu imagines bien que ça devient encore plus dur si je dois me fixer sur ce que toi tu ressens ou as ressenti.

Simon : Je sais, oui. Mais aujourd’hui, c’est un nouveau départ, non ? Pour nous deux, je veux dire.

Junior : Pourquoi le dis-tu en ces termes ? Est-ce que tu penses que je suis encore amoureux de toi ?

Simon : Non, je ne le pense pas. Je crois cependant que ce que nous ressentons l’un pour l’autre est plus fort encore, et dans le même temps, l’intensité de nos sentiments peut se confondre avec celle du sentiment amoureux. Néanmoins, la nuance aujourd’hui est que je ne pense pas que tu recherches une vie commune avec moi, un lit commun en somme. Mais toi, dis-moi ! Où te situes-tu par rapport à nous deux maintenant ?

Junior : J’ai la conviction qu’on s’aime mieux aujourd’hui, que mon amour pour toi n’est plus le fruit d’une forme plus ou moins abstraite d’obsession, de frustration, d’un défi que je m’imposais. Je crois aussi que notre relation reste inqualifiable encore maintenant.

Simon : Hmm... J’ai pensé hier à ce que tu m’as dit la dernière fois qu’on s’est vus...

Junior : Tu veux vraiment qu’on parle de ça ?

Simon : Eh bien oui... Ça m’avait fait, et continue de me faire beaucoup de mal. Comment peux-tu sincèrement penser que toi seul tu as fait toute notre relation ? En disant ça, tu m’effaces complètement. Comme si tu étais le seul à savoir aimer. Tu oublies que j’ai quand même franchi tout un tas d’obstacles pour assumer mon amour pour toi.

Junior : Des obstacles que tu t’étais imposés, tu oublies de le préciser.

Simon : Et alors ? Il n’en demeure pas moins que, sans les efforts que j’ai fournis pour les surmonter, on n’aurait pas vécu ce qu’on a vécu tous les deux.

Junior : Je te présente mes excuses sur ce point... Parfois, j’ai le sentiment que... Non, laisse tomber, ça n’en vaut pas la peine. Parlons d’autre chose.

Simon : Mais dis-moi, mon bébé.

Junior : Arrête de m’appeler comme ça, on n’est plus ensemble, pas vrai ?

Simon : Tu sais que ça ne se finit jamais vraiment entre nous ? Tu sais ça, non ? Tu veux que j’énumère le nombre de fois où tu m’as quitté pour qu’on finisse une semaine après par se voir parce que tu m’as appelé au milieu de la nuit ? Je commence à me dire que tu aimes bien me voir galérer. Tu aimes que je te coure après sans cesse.

Junior : Seulement parce que c'est le seul moyen pour moi d'être sûr de tes sentiments. Comment pourrais-je faire autrement ? Il faut certainement que je grandisse là-dessus, mais ton comportement ne m'aide pas non plus énormément.

Simon : Ce n'est pas compliqué, Junior. Il s'agit juste de me faire confiance. Je ne vois rien dans mon comportement qui pourrait te faire penser que je ne te suis pas entièrement loyal... Mais pourquoi tu pleures, mon ange ? Ne pleure pas, mon amour. Tu sais que je t'aime. Tu le sais, non ? Je n'aime que toi, et tu es sans aucun doute le seul homme que j'aimerai de toute ma vie. Alors cesse de pleurer, hein ?

Junior : D'accord...

Simon : Donne-moi ta main ! Allez, vas-y, donne ta main. Voilà ! Et puis tu as raison quelque part. Sans ton amour au début, les choses ne se seraient pas passées aussi vite. Moi, je crois qu'on aurait certainement fini par nouer un lien aussi fort, mais pas avant cinq ou dix ans. Ton amour nous a guidés, il m'a guidé pendant longtemps. Au-delà de mon besoin constant d'être aimé, si j'ai suivi le jeu et que je me suis laissé désirer et aimer par toi, malgré mon attirance pour les femmes, c'est parce que ta manière d'aimer me permettait d'être vulnérable et m'autorisait à me livrer à toi. Une chose que je ne faisais avec personne d'autre. Seulement avec toi. En fait, je crois que j'aimais profondément ta manière de m'aimer, et cette façon d'aimer est devenue mon idéal avec le temps. Sauf que tout ce que je dis, c'est que je t'ai donné mon amour avec toutes les forces que j'avais dès que j'ai pu. Tu m'as fait grandir, c'est indubitable, mais on a grandi ensemble en s'aimant.

Junior : Pardonne-moi, mon amour... Je peux parfois être idiot...

Simon : Ne pleure plus, mon ange... Je suis là, je ne vais nulle part... Tu veux que je nous commande un verre ? À manger ? Tu veux qu'on rentre à la maison ? Tu te souviens, on devait regarder Blue Velvet il y a deux semaines... Tout ce que tu veux, mon ange !

Junior : Non... Non... Ça va aller, ne t'en fais pas. Je suis juste un peu triste de me rendre compte que c'est vraiment terminé entre nous. Tu as raison, je ne peux pas te quitter tous les six mois et espérer que tu me coures après. On devrait arrêter pour de bon, ça n'a pas de sens. Là, je te connais : tu es tout mielleux parce que je pleure, mais dans une semaine, tu seras en train de manger une pizza chez Clara à 1 heure du mat', et quand je vais te le reprocher, tu vas encore m'envoyer balader.

Simon : C'EST UNE AMIE, JUNIOR ! JUSTE UNE AMIE DE LYCÉE ! Tu la connais très bien en plus, on a déjà fait plusieurs soirées avec elle. Tu sais qu'il n'y a rien entre nous.

Junior : Tu as bien eu une relation de quelques semaines avec elle avant le Covid, non ?

Simon : Ce n'était rien de sérieux, on en a déjà parlé. Et j'ai vraiment la flemme de revenir sur le sujet. Que tu le veuilles ou non, Clara, c'est ma pote, et ça ne changera pas. J'ai déjà arrêté de fréquenter pas mal de personnes pour préserver notre relation, mais je ne peux pas me couper de la Terre entière. De quoi as-tu peur, au fond ? Je ne comprends pas.

Junior : J'ai peur...

Simon : Ne dis rien, je sais. Ça n'arrivera pas, je te le jure. C'était une fois, et c'était avec toi. Ça ne veut pas dire que je vais aussi te tromper... D'ailleurs, je ne considère pas avoir trompé Anna. Je suis tombé amoureux de toi, et ça s'est passé hyper vite après. Je lui ai tout dit assez vite après la deuxième fois où on a couché ensemble. Elle ne m'en a jamais voulu, tu sais ?

Junior : Mais avant que tu ne le lui dises, je me suis quand même retrouvé invité à son anniv' et à devoir jouer la comédie. Je ne veux juste pas que ça m'arrive à moi...

Simon : Je ne pourrai pas te convaincre, j'abandonne. Effectivement, tu as raison : notre histoire a commencé de la pire des manières. Et peut-être qu'on ne peut pas transcender cette faute originelle. Si tu te rappelles, cette nuit-là où j'ai dormi chez toi, c'était peu de temps après Cannes, et je t'avais demandé si tu ne préférais pas attendre que je quitte Anna avant qu'on ne commence quelque chose de sérieux, et tu m'avais dit que ça t'était égal. Voilà le résultat aujourd'hui.

Junior : C'est donc ma faute ! Bien sûr !

Simon : Tu fais chier, putain ! J'en ai vraiment marre là, c'est pas possible. Tu sais quoi ? Tu es certainement la personne la plus incroyable que j'ai rencontrée dans ma vie, mais quand tu veux être casse-couilles, alors là personne ne l'est autant que toi. On parle, on parle, mais moi aussi je peux commencer à remettre en doute certaines choses... J'ai une petite question qui rejoint ce qu'on disait tout à l'heure. Je peux ?

Junior : Oui, je t'écoute. Après tout, on est là pour ça, non ? Pas besoin de me demander la permission.

Simon : Pourquoi moi ?

Junior : Je ne comprends pas !

Simon : Bon, ok... On a beaucoup discuté, toi et moi, sur comment on a grandi, sur qui on était avant de se connaître... Et une des choses que j'ai retenues de ces conversations, c'est que je ne suis pas le premier avec qui ça arrive...

Junior : De quoi parles-tu ?

Simon : Eh bien, je ne suis pas le premier mec hétéro avec qui tu sors, je crois, non ?

Junior : D'abord, c’étaient des flirts sans plus, ou simplement du sexe, et c'était au lycée, donc je ne vois pas la pertinence. Et qu'est-ce que tu entends par là ?

Simon : Et tu avais certains de ces "flirts" comme tu dis, pendant que tu sortais avec Vincent. Et ce n'était pas qu'au lycée, puisque tu as couché avec un de tes potes fachos d'Assas alors que tu sortais encore avec Vincent. Donc moi aussi je devrais...

Junior : Alors c'est vraiment cruel de ta part de ressortir ce qui s'est passé quand j'étais avec Vincent. Tu sais très bien que c'était une relation qui m'a beaucoup fait de mal.

Simon : Tu ne m'as pas laissé finir. Si tu m'avais écouté jusqu'au bout, j'aurais ajouté que j'ai toujours décidé de te faire confiance et de ne pas prendre tout ça en considération, parce que je savais que tu étais malheureux avec ce vieux mec. Alors pourquoi c'est si dur pour toi de m'accorder le bénéfice du doute ? Je t'aime tellement, et tu n'as même pas idée. Je suis persuadé que dès Cannes, j'ai commencé à ressentir un truc pour toi. Juste à l'époque, je ne savais pas ce que c'était, et ça se traduisait par mon envie d'être toi. Toutes ces nuits qu'on a passées à se bourrer la gueule tous les deux. La manière qu'on avait d'éviter les autres pour ne rester que tous les deux. Réalise un peu, Junior, merde ! Être avec toi, ça a changé toute ma vie. Tu ne sembles pas le prendre en considération.

Junior : Alors je tiens à dire que je ne t'ai absolument jamais forcé pour commencer...

Simon : Désolé de te couper, mais je n'ai absolument pas dit ça. Ce que j'essaie de dire, c'est qu'on parle souvent de la profondeur de mes sentiments, mais qu'on n'a jamais pris le temps d'interroger les tiens. Ce qui se passe entre nous ne m'était jamais arrivé avant de te rencontrer, Junior, jamais. Donc bien sûr que ce que je vis avec toi est unique et vrai, mais je ne suis plus sûr qu'on puisse en dire autant en ce qui te concerne.

Junior : Non mais Simon, je ne vais pas commencer à me justifier de mes sentiments pour toi, c'est ridicule.

Simon : Alors c'est tout aussi ridicule que moi je doive le faire, si ce n'est encore plus.

Junior : Non, je ne le pense pas, parce que ce n'est pas la même chose...

Simon : Ah oui ? Pourquoi ça ? Parce que tu ne veux pas assumer qu'au début, tu me voyais comme un défi ? Parce que oui, j'ai eu une discussion avec Luna la dernière fois qu'on s'est disputés, et elle m'a dit ça mot pour mot. À savoir qu'après Cannes, ta seule obsession était de me séduire parce que tout le monde te disait que j'étais trop hétéro et que jamais il ne se passerait quoi que ce soit entre toi et moi.

Junior : (Rire) Alors les choses ne se sont pas du tout déroulées comme ça. Tu sais très bien que Luna est une énorme mythomane, et à l'époque où elle t'a raconté ça, on était en froid.

Simon : Non mais Junior, je te connais par cœur, et tu n'aurais jamais ri si je racontais de la merde, et tu le sais très bien. Tu sais très bien que j'ai raison dans cette histoire, alors pour une fois, reconnais-le. J'étais un défi pour toi au début. C'est moi ta victime, et pas l'inverse. Tes sentiments ne sont pas plus purs, ni plus absolus que les miens. Ton amour n'est pas plus grand, ni plus vrai que le mien. Nos sentiments sont complexes et se sont formés dans la complexité, surtout pour une relation comme la nôtre. Je crois vraiment en nous deux. Mais toi, tu n'y crois plus. Ou peut-être que tu n'y as jamais cru, et que toutes ces crises sont simplement le reflet d'une vérité que tu n'oses pas assumer. Tu t'es simplement lassé de moi. Je ne suis plus aussi désirable que lorsque je résistais à tes avances, et lorsque j'étais encore un territoire à conquérir. Je ne te suffis plus. Tu ne peux pas m'aimer si je suis à toi.

Junior : Je ne sais vraiment pas quoi penser de tout ce que tu viens de dire. Je ne pensais pas que ce café prendrait cette tournure. Je pense que je vais y aller. J'ai besoin de temps pour réfléchir à ce que tu as dit, et surtout, on a encore besoin de temps chacun de son côté, je crois... Bon, j'y vais. Bisous.

Simon : Ne pars pas comme ça ! C'est gamin comme réaction. Et tu ne m'embrasses même pas ?

Junior : Non, j'y vais. Salut ! (Chaise tirée)

Mes réseaux

Retrouvez moi sur :

Mail : chroniques.gcp@cgcp.eu

© 2025. All rights reserved.