Doux breuvage, nectar de mon existence, purgatoire de mon âme

Yvan-Arthur Maigne

Combien de fois bois-tu par semaine ?

Non, par jour ?

Est-ce que tu bois seulement à la maison ?

Ou avec des potes en terrasse ?

Ou le soir au bar avec la personne que tu te verrais bien niquer deux heures plus tard sur ton vieux canapé Ikea dans ton petit studio du 16e ?

Je me pose la question parce que je trouve ça vachement important, la fréquence à laquelle les gens boivent. Des études récentes expliquent que nous, les jeunes, buvons de moins en moins. Sans enquête contradictoire, j'affirme néanmoins que je n'y crois absolument pas.

Chaque fois que je lis un article qui traite de ce sujet ou que je vois un reportage à ce propos, je ne peux m'empêcher de m'interroger : qui sont toutes ces personnes que je croise tous les jours aux terrasses des cafés, une pinte dans une main et une cigarette dans l'autre ? Elles semblent pourtant avoir le même âge que moi, faire les mêmes études parfois, et fréquenter les mêmes clubs.

Suis-je fou de continuer à penser que ma génération demeure une génération d'ivrognes ? Ou peut-être que je me persuade de cela parce que je suis moi-même un ivrogne ? Quoi qu'il en soit, dans le panel des jeunes que ces journaux sondent, il y en a forcément qui mentent et n'assument pas du tout leur consommation réelle. Je sais que si j'avais été interrogé, je n'aurais certainement pas dit toute la vérité. Non, en fait, j'aurais menti sur toute la ligne. Après tout, je suis écrivain, et il n'y a rien qui m'excite plus qu'un joli petit mensonge innocent.

En ce qui me concerne, ça m'arrive de boire. Je veux dire par là que depuis trois ans, je bois parfois, si ce n'est souvent. Je ne sais pas si je devrais me considérer alcoolique, mais une petite voix dans ma tête me dit que oui.

Déjà, si je devais répondre à ma question préliminaire, je dirais que je bois six jours sur sept, et une fois par jour. Mais en disant cela, j'omets de préciser que lorsque je commence à boire, il est généralement 19 h, et lorsque je m'arrête, il est 5 h du matin. Je ne prévois cependant jamais que je vais boire toute la nuit. Je suis toujours comme emporté par un mouvement invisible et faussement spontané.

Car oui, j'ai conscience que lorsque l'on répète encore et encore le même schéma, il ne s'agit plus d'un enchaînement fortuit d'événements heureux me poussant à toujours boire le prochain verre, commander la prochaine bouteille. Il s'agit bien de l'habitus d'un ivrogne qui s'ignore, ou qui joue à se déguiser la journée en une personne sobre.

Les gens autour de moi me perçoivent certainement comme un mec qui, le soir venu, boit trop, mais ils ne voient pas qu'en réalité, je bois tout le temps. Jamais seul entre les murs de chez moi, mais le reste du temps, je bois. À une époque, mes fréquentations étaient des excuses pour me retrouver à la terrasse d'un café et m'envoyer un demi-litre de Chardonnay dans l'après-midi.

Je connais des amis qui font pareil que moi. On en rit souvent ensemble sans jamais véritablement en prendre l'entière mesure. On en rit pour mieux se le cacher, on fait genre on a tellement de recul, on a deux trains d'avance sur tout le monde.

NOUS, alcooliques ? Mais n'importe quoi !

Nous, on sait boire, on sait jouir de l'existence avec élégance et raffinement.

Nous, on ne fait que suivre le précepte de Baudelaire : « Il faut être toujours ivre », pas vrai, Junior ? Dis-leur que dans notre team, on boit avec poésie, avec panache, on boit à la parisienne.

Et au fond, je crois en ces mensonges. Depuis que j'ai commencé à boire, comme tout bon ivrogne, je me suis constitué avec le temps un corpus argumentatif pour justifier mes excès. Un véritable monolithe de phrases rhétoriques parfaitement taillées pour clouer le bec à quiconque oserait me confondre avec un alcoolo.

J'y croyais au départ à tous ces boniments, et je parvenais également avec brio à en persuader mon entourage, mes parents. Mais le temps finit toujours par user toute croyance, et aujourd'hui, je pense me voir pour ce que je suis. Je pense mieux comprendre en moi la chimie des vins et des spiritueux.

Je suis certain que toi aussi, tu l'as ressenti un jour. Tu es un peu mal dans ta peau, tu ne sors pas beaucoup d'habitude, et là, tu as la grande occasion d'enfin faire partie des cool kids. Tu es super excité. Avant d'y aller, tu vas passer au tabac à côté de chez toi pour te prendre des clopes, parce que, bien évidemment, il est hors de question que tu sois le seul à ne pas fumer.

Ton argent de poche, qui s'accumule depuis trop longtemps sur ton compte courant endormi, va enfin servir à autre chose qu'à acheter des livres que tu penses être le seul de ton âge à lire. Plus tu te rapproches du lieu du rendez-vous, plus tu as mal au bide, tu angoisses à mort.

Tu te souviens que tu n'as rien à voir avec ces gens, que la seule raison de ta présence, c'est parce que ta pote super cool a bien voulu cette fois t'incruster. Tu commences à paniquer, et une petite voix dans ta tête te supplie de rebrousser chemin et de rentrer chez toi, mais c'est déjà trop tard.

Tu es arrivé au coin de la rue, et de l'autre côté de la chaussée, tu les vois qui te font un signe de la main. Tu es assis au milieu d'eux, tu te sens observé et tu n'oses pas trop parler par peur de dire une énormité ou tout simplement un truc qui ne serait pas assez cool.

Quand le moment de commander arrive, tu te détestes parce que tu es le seul à demander la carte, une carte que tu manies avec maladresse et que tu fais semblant de lire, car ton anxiété sociale est à son max et que tes yeux ne peuvent plus assembler les lettres.

Tu finis par commander un verre de vin sans préciser ni la couleur ni le nom. Du coup, le serveur te le fait remarquer, et là, tu te détestes encore plus de passer pour le débutant que tu es devant tout le monde.

En attendant que les verres soient servis, pour mieux t'intégrer aux conversations, tu décides, on ne sait trop pour quelle raison, que tu vas juste rire à ce que disent les autres, tout en espérant au fond de toi que personne ne va penser à demander ton avis, parce que tu serais bien incapable d'aligner trois phrases.

Enfin, les verres sont là. Machinalement, tu te réfugies dans le tien sans en attendre grand-chose, tu te dis simplement que ça te fera passer le temps. Tu en profites aussi pour allumer ta première cigarette en te disant que le vin fera passer le goût un peu âcre de la clope que tu ne supportes pas.

Et voilà qu'un verre plus tard, tu ne réalises même pas que tu n'as plus de crampes. Ton ventre s'est relâché, tes bras se sont décroisés, et ton dos s'est redressé. Sans faire le lien, tu recommandes un deuxième verre, et cette fois avec un certain aplomb qui te fait sourire intérieurement.

Et un deuxième verre plus tard, tu prends carrément la parole, interromps le mec de ta pote pour exposer ton point de vue à toi. Tu parles de la musique que toi, tu écoutes.

Toujours sans réaliser le lien de causalité, tu pars pour un troisième verre en prenant soin de demander qui te suit, comme si tu avais senti de manière imperceptible que ta cadence ne suivait plus celle des autres. Les voix qui te répondent te confortent dans ta lancée, et te voilà parti pour le troisième verre avec une bonhomie que personne ne t'avait jamais encore vue.

Et le troisième verre plus tard, par un coup du sort, tu es celui qui distribue les sujets de conversation, celui qui fait les blagues - pas toutes excellentes, mais suffisamment drôles pour déclencher le rire -, ce qui te comble profondément. Tu veux enchaîner avec un quatrième verre, mais tu sens que le vent a tourné, et l'ambiance n'est plus la même. Tu humes un parfum de nostalgie dans l'air.

Les uns veulent rejoindre d'autres potes, et les autres veulent rentrer. Tu es le seul qui ne veut ni l'un ni l'autre. Tu serais bien resté un peu plus longtemps, toi. Tu commençais à peine à t'amuser, à respirer. Tu commençais juste à leur ressembler, à être toi aussi un cool kid. Mais la fin de la récréation a sonné, et il est temps de rentrer.

Tu fais au mieux pour dissimuler ta déception, ta tristesse. Tu fais un effort considérable pour ne pas montrer que tu crains de ne plus jamais avoir l'opportunité de revivre un tel moment, mais tes phrases un peu insistantes, du style « On se refait ça vite, les gars, hein ? », ne trompent personne. Ils sont trop hypocrites pour te le faire remarquer.

Tu es le dernier à payer, et sur le bout de chemin que tu partages avec ta pote et son mec - qui, par ailleurs, ne peut s'empêcher de la tenir par la taille -, jusqu'à la bouche de métro, elle te sort la remarque qui va enfin faire tout s'aligner dans ta tête et potentiellement changer ta vie pour les années à venir :

« Mec, c'est fou comme quand tu bois, tu n'es plus le même. Genre, t'es plus du tout timide, et tu deviens super marrant en vrai. »

À partir de là, mon existence tout entière allait changer de paradigme. J'entrerais dans un nouveau monde, comme un X-Men qui découvrirait complètement par hasard son super-pouvoir et s'efforcerait de le maîtriser. Le vin deviendrait ma porte de Narnia, ma baguette magique, mon anneau de Green Lantern, mon marteau de Thor, mon bouclier de Captain America.

Mais ce super-pouvoir allait, avec le temps, me dévorer, et j'allais perdre le contrôle dessus. Au lieu de prendre uniquement la dose qu'il me faudrait pour être génial, spirituel, grinçant, flamboyant, ouvert, curieux, j'allais commencer à en vouloir plus, encore et toujours plus, parfois même jusqu'au black-out. Comme si soudainement, j'avais remplacé ma quête d'éveil, de légèreté, par un désir noir de sommeil, de lourdeur, d'oubli, de fuite.

Et souvent, je me surprendrais pris au piège dans le même dialogue avec moi-même, juste avant de sortir rejoindre des amis :

— Hier, je n'ai même pas bu au bar alors que j'aurais pu, donc ce soir, je peux bien me permettre un petit verre, non ?

— Si, si, hier tu as bu en fait. Pas beaucoup, mais tu as pris une pinte à 14 h quand tu es allé voir Clémence à son café. Tu as bu aussi un petit verre de rouge ou de blanc à midi en déjeunant avec tonton.

— Mais je n'ai effectivement pas bu le soir, et de ça, j'en suis certain.

— Attends ! Tu ne te souviens pas avoir pris un shot avec Simon avant de sortir rejoindre les autres ?

— Franchement, on ne faisait que vider la bouteille de Jäger, il n'y avait presque plus rien. Ça compte pas vraiment non plus. Du coup, ce soir, je peux me permettre de boire un peu, pas trop, trois ou quatre verres quoi, histoire d'être dans l'humeur de la soirée. Après tout, c'est vendredi, Junior. Allez ! One life, comme on dit.

Comme il est parfois si facile de se mentir à soi-même.

Car quelques heures plus tard, la même petite musique :

— Mais non, Junior, tu avais dit qu'on ne boirait pas trop ce soir, et là, on est déjà à notre quatrième verre. Vas-y doucement.

— J'avais aussi dit carpe diem, donc bon, prendre un cinquième verre ne va pas nous achever. Tu devrais me faire plus confiance. En plus, on prend le dernier métro pour rentrer, donc on ne va pas s'éterniser.

— Tu sais qu'il est déjà 1 h 20 et que le dernier métro passe dans 10 min, et qu'on n'aura jamais le temps de régler l'addition, de courir jusqu'à la station en 10 min ? Tu le sais, ça !

— Bah, bien sûr qu'on peut le faire ! Le vin t'a peut-être plus atteint que moi alors. Si tu ne peux pas taper un sprint, moi, je peux.

— Oui, oui, bien sûr. Tu réalises quand même que si je ne peux pas taper un sprint, toi non plus, tu ne le peux pas ?

— Ah oui ? Et pourquoi ça ?

— Eh bien parce que je suis toi, et tu es moi. Nous sommes une seule et unique personne !

— Bah, tu fais bien de me le rappeler, parce que l'instant d'une minute, je n'étais plus sûr. Le débat est donc clos. Tu fermes ta gueule, le Junior qui n'existe pas. Moi, je vais continuer à boire avec mes potes, et toi, je te prie de retourner dans le néant. Ciao !

Et c'est ainsi que, peu après minuit, pendant trois ans, chacune de mes soirées a souvent pris des proportions nouvelles, m'emportant violemment dans un vent enivrant, éternel prisonnier des liqueurs et de leurs dommages.

C'est durant ces soirées dont la devise était One life qu'il m'arrivait :

De tellement boire que je m'endormais sur les bancs ou les trottoirs à la sortie des boîtes à Paris.

De tellement boire que je me pissais dessus alors que je dormais sur le canapé d'un ami.

De tellement boire que, parfois, arrivé chez moi à bout de force, je m'effondrais dans mon hall d'immeuble et j'y passais la nuit.

De tellement boire que je ne pouvais échapper à une escapade nocturne sans me retrouver le matin, le corps meurtri de balafres, le crâne en sang, et de n'être frappé par la douleur que bien des heures après l'incident, lorsque l'alcool avait cessé de faire effet.

De tellement boire qu'une fois, il s'en est fallu de peu pour que je ne quitte ce monde, noyé.

Mais bon, ça, tu le sais déjà.

Aujourd'hui, je suis loin de ces excès. J'ai grandi. Cependant, j'entends toujours murmurer dans mes oreilles cette voix si douce et mélodieuse qui me dit que je ne suis rien sans ce super breuvage, sans mes super-pouvoirs. Et je ressens encore la nécessité de cette super béquille, qui parfois même se transforme en véritable jet pack, pour affronter l'absurdité de ce monde. Ce si vieux monde, si bête et si méchant.

Alors, je te repose la question :

Combien de fois bois-tu par semaine ?

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