Grand Départ

Yvan-Arthur Maigne

silhouette of man
silhouette of man

"Mes chers parents je pars, je vous aime mais je pars", chantait Sardou dans sa fameuse chanson. J’aurais aimé commencer moi aussi par ça le jour où je me suis retrouvé à la porte de chez moi. Je n’ai pas eu l’opportunité de prononcer ces quelques mots, si simples et pourtant charriant toujours des sentiments complexes et la tragédie structurante de toutes les familles du monde. C’est con de se dire que toute sa vie d’adolescent on ne rêve que d’une chose, se faire la malle, et lorsque cela arrive, on n’y est pas préparé, on est seul, et les portes claquent. On répète souvent que toutes les familles sont difficiles et que les liens n’y sont jamais purs ou simples, c’est vrai, mais comment relativiser ce que l’on vit directement dans sa chair ? Longtemps j’ai espéré qu’une force invisible viendrait apaiser mon cœur et pacifier mes rapports avec Papa et Maman. Nous nous sommes trop souvent opposés, sur tout ou presque.

Papa, ces quelques mots juste pour te dire que je te pardonne. Malgré ton absence, et ce dès les premières heures de mon existence, tout en grandissant loin de ton cœur, de ta main autrefois douce, j'ai fini par te ressembler. Le mal qui habite tes entrailles m'a, je crois, contaminé, souillé depuis le départ. Il existait certainement dans ta semence quelque chose de pourri, de sombre. Enfant, ton mépris m'accablait, et ta haine de toi-même rejaissait sur moi comme un torrent d'excréments. Je devais donc me tenir à bonne distance, rester loin de la bête immonde. Tous les soirs tu noyais dans des verres de whisky ton chagrin, ta honte. Je n'ai jamais posé de questions, de peur que la réponse ne vienne oblitérer mon pauvre univers déjà si précaire. Quel est le mal qui te ronge, mon père ? Quel est le dieu qui t’a damné ? Toi qui écoutes mes aveux, quelle souffrance t'a légué ton père ? Papa, est-ce que la violence de tes coups sur mon corps ne t’a jamais apaisé le fardeau que tu portes ? Maintenant que j'ai la tête libérée de toutes les illusions passées, je réalise que ma voie était toute tracée. Un drogué ne peut enfanter qu'un drogué. Je reprends néanmoins espoir, car je sais que les dieux, dans leur immense miséricorde, n'affligent jamais un homme d'une malédiction sans nicher au fond de lui la clé de sa délivrance. Papa, tout comme je dois éradiquer en moi toutes les cellules empoisonnées provenant de toi si je veux me sauver, je sais aussi qu'il me faudra garder quelque chose d’elles, car c'est dans ce substrat que dort le diamant de mon talent. Je serai ainsi toute ma vie exposé au risque de la métastase, mais c'est un risque que je suis prêt à prendre, puisque jamais je ne pourrais renoncer à ce don que le ciel m'a fait à travers toi, mon père.

Et toi, ma mère ! Toi qui es faite comme une lionne. Toi dont la puissance, depuis l'enfance, n'a jamais cessé de terrasser tous les mâles idiots qui se sont levés sur ton chemin. Ma mère, belle comme le coucher du soleil, dont les atouts envoûtent les malheureux qui osent poser le regard sur elle. Mère déesse, sauvage et civilisée, dont les présages et la bonté illuminent toute la famille. Toi, ma mère, qui, au sein du foyer, faute d'un homme fort, es l'émanation du viril. Ne vois-tu pas que ton orgueil fait de toi chaque jour un peu plus une mère Médée ? Tu es la mère, véritable figure du commandeur, qui préférera voir son enfant se noyer que le libérer de ta maternelle influence. Tu tisses ta toile telle une veuve noire tout autour de tes petits pour mieux les protéger du monde extérieur, mais tu oublies que le danger le plus imminent qui les guette est cette même toile. Maman, ta sagesse, ton intelligence m'ont toujours ébloui, et je ne compte plus le nombre de fois où j'ai prié pour te ressembler. Première fille de ta mère, puis première dans tout ce que tu as toujours entrepris, le poids de ta réussite pèse lourd sur les épaules de tous ceux qui t'entourent, moi le premier. Si j'ai reçu en héritage de mon père les tourments de son extrême sensibilité, que d'aucuns qualifieraient de faiblesse, je sens brûler en moi la violence de ta force, mère. Aujourd'hui, tu mets à la porte de chez toi ton fils inachevé. Alors que tu pousses hors de l'appartement les maigres affaires de ton premier-né, tu te dis que le véritable premier échec de ta vie aura été le fruit de tes entrailles. Pas foutu d'aller à la fac, pas foutu de jouer d'un instrument, pas foutu d'être hétéro, pas foutu d'être responsable, pas foutu de réussir sa putain de vie, pas foutu d'être aussi génial que toi. Mais maman, ce n'est pas là que tu as le plus échoué. Tu ne le sais pas avant ce livre, mais si tu avais cherché à comprendre, je te l'aurais dit plus tôt, ma pauvre mère, ton échec le plus retentissant sera à jamais d'avoir abandonné ton enfant entre les mains de celui qui lui arracha son innocence alors qu'il n'avait que 6 ans et demi.

Je ne saurais remonter exactement au moment où le fossé s'est creusé entre ma mère et moi, mais je me souviens que quelque part entre la fin de l'année de première et le début de la fac de droit, je me répétais parfois que du fait de ma condition d’homosexuel, nous ne parviendrions jamais à nous comprendre. J’en étais tellement persuadé que j’ai fatalement renié et rejeté tout ce qui me renvoyait à la maison, au foyer, à elle. Je rêvais d’être partout sauf auprès d’elle, entre les murs imprégnés de mes larmes, de cet appartement sombre où habitait ma terreur. Dans mes rêves d’enfant, lorsqu’il s’agissait de la version adulte de moi-même, je voyais toujours un petit-grand monsieur, avec un super travail, une grande mallette à la main, et un super SUV anglais noir. En y repensant, ce SUV est la promesse que fait le monde des grands aux petits. Regardez les enfants, disent les parents à leurs mômes, en travaillant dur comme nous, vous aurez tout plein de choses, de belles, importantes et grosses choses. Je n’aimerais pas faire une généralité, mais c’est ainsi que moi j’ai grandi. Depuis leur petite taille, les enfants regardent le monde de leurs parents, tout leur semble si vaste, si ouvert, sans limites. Alors plus ils grandissent, et plus leur monde à eux, petit, contraint, de plus en plus étroit, leur fait désirer davantage celui de Papa et Maman. Quelle déception, quand on arrive au seuil de cet univers longtemps observé de près, on réalise non sans un peu de surprise que l’on a toujours appartenu à celui-ci, qu’on en a même souvent été le centre. Cette réalité nous fait vomir brusquement cette terrible illusion avec laquelle les enfants sont nourris. Et ben oui Junior, Papa et Maman n’ont pas inventé l’eau chaude, et le cadre dans lequel tu t’es développé, ce que l’on appelle foyer n’est qu’une case indispensable pour administrer au mieux la vie de la famille, et par conséquent celle de la société.

Et ben oui l’argent ça se travaille oui mais ça se crée aussi, et pour avoir le joli SUV noir, il va falloir l’acheter, mais avant de l’acheter tu devras faire un emprunt au banquier qui va créer cet argent, que tu vas devoir rembourser avec des intérêts parce que faut pas déconner quand même, ce serait un comble si créer de l’argent ne coûtait pas aussi de l’argent. Je crois que quelque part, j’ai volontairement, à un moment donné de mon évolution, refusé de quitter l’enfance, et d’oublier toutes ces fausses promesses dont mon crâne était obèse. Je voulais continuer à exister dans ce monde perdu, où la réussite est une idée, l'ambition peut se borner à lire tous les livres de la planète, un monde où nos occupations sont complètement décorrélées de toute nécessité. Il faut dire aussi que si j'ai autant de peine à sortir de l'enfance, c'est parce que mes parents, alors qu'ils étaient persuadés de faire le meilleur boulot, avaient particulièrement failli dans ce domaine. Failli à leur mission principale, m’introduire dans leur monde, en m’accompagnant, jusqu’à ce que je puisse être en mesure de véritablement marcher tout seul, jusqu’à ce que je puisse prendre ma bicyclette sans les deux petites roues. C’est fou de faire le constat aujourd’hui de tous les ratés, les défaillances du système Maigne, les mensonges de ce qui a été mon foyer, ou plutôt celui de mes parents. C’est l’histoire d’une maison dans laquelle personne n’est véritablement heureux. Une maison dans laquelle coexistent un gosse inadapté, un père whiskyophile, une mère castratrice. Cette vision est sans doute caricaturale, et emplie de colère, mais il n’en demeure pas moins qu'à défaut d’avoir été le foyer du malheur pour tout le monde, je pense en disant cela à mon frère, ça l’a été pour moi. C’est sans aucun doute l’histoire de mon échec. L’histoire de mon incapacité à avoir su réaliser la mission qui m’avait été assignée à la naissance. Le rêve du SUV s’éloigne à mesure que je me sédimente dans un avenir de smicard. Je me dis que vous aviez raison, Maman et Papa, de me mettre à la porte, après tout je n’ai pas su vous parler et vous dire que j’avais tout arrêté, vous dire qui j’étais devenu avec les années. Donc, alors même que je suis déjà parti, je saisis l’opportunité de vous dire ici : Mes chers parents je pars. Je m’envole vers une terre nouvelle, qui a pour seule promesse, l’avenir que je peux me construire à la force de mes mains. Là où me mène ce train, je n'ai ni famille, ni ami, et je n'y rencontrerai que la solitude de l'exil. Ai-je vraiment le talent pour devenir un auteur digne d'être lu ? N'est-ce pas là encore une prétention que je ne pourrais honorer ? Mais avant d'envisager une quelconque carrière littéraire, je devrai me trouver un toit, un emploi aussi, en somme je devrai me faire une situation, pour manger, et boire, m'assurer de ne pas me retrouver à la rue.

Je regarde parfois en arrière, les yeux plongés dans le passé, à la recherche de la silhouette du garçon que j'étais. Celui qui, au sortir du lycée, avait le choix entre King's College et une dizaine d'autres universités parisiennes ou anglaises. J'étais promis à un avenir glorieux. Peut-être. Aujourd'hui, ce qui m'attend, c'est sans doute une vie de poète maudit.

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