Le lendemain de soirée

Yvan-Arthur Maigne

grayscale photo of bed near window
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Je suis couché dans mon lit, ça fait quatre heures que j’essaie d’en sortir, les volets sont fermés et les rideaux tirés. Je suis empêtré dans mes draps, et j’ai l’impression que mon corps tout entier s’enlise dans des sables mouvants. Plus je me débats avec la couverture, plus elle se noue autour de moi, et plus je suffoque. J’ai la peau qui colle, les yeux enflés, le nez plein, la bouche visqueuse et la mâchoire engourdie. Je n’ai pas mal à la tête, mais je sens une forte pression sur mes tempes. Je voudrais appeler Nathan pour qu’il m’apporte un seau, mais je n’ose pas parler car je crains de vomir mes tripes. Ma vessie va imploser si je reste là à ne rien faire, mais je persiste dans ma léthargie. C’est assez troublant comme la souffrance qui est la mienne paraît morte et vive à la fois. Elle est vive parce que je me sais pris par la douleur. Elle est morte parce que je ne ressens en réalité pas grand-chose si ce n’est une grande angoisse sourde, un mal-être nauséeux.

Sans trop bouger la tête, je jette rapidement un coup d’œil sur mon bureau à la recherche de mon Mac, qui s’y trouve effectivement coincé sous les vêtements que je portais la veille. Je ne cherche pas vraiment à me lever, ni à bouger d’ailleurs. J’aime quand mon esprit a enfin une raison de ne pas trop s’agiter. Je n’ai plus besoin de me repasser en boucle toutes les raisons pour lesquelles je suis en train de rater ma vie. Toutes les raisons pour lesquelles je suis un vaurien. Ainsi, s’il y a bien une chose positive avec la gueule de bois, c’est qu’elle permet de se morfondre et de regretter jusqu’à la couleur de nos draps, tout en nous anesthésiant suffisamment pour que tous ces regrets ne soient, le lendemain, qu’une vilaine émotion déguisée en pensée, en songe.

Mais ça, c’est uniquement si vous parvenez à surmonter la journée sans les litres de vomi obligatoires dans ce genre de situation. Mais comment ignorer le vomi ? Comment ne pas le sentir, ne pas le voir, ou même le toucher lorsque j’en ai dans le cou, sur le menton, aux coins de mes lèvres, sur l’oreiller, dans les draps ? Je ne prends conscience que maintenant qu’ayant renoncé à me lever pour me saisir de l’ordinateur et me mater une vieille série Netflix le temps de mon semi-coma, je me suis en fait rendormi dans la seconde où j’avais constaté la distance qui séparait mon bras tendu du Mac.

Je ne me sens pas honteux d’être couvert de mon propre vomi. Bien sûr que non, ça arrive à tout le monde après tout, je suis certain que cela arrive des millions de fois par jour sur Terre. Et si ça avait été de la merde à la place du vomi, je ne me sentirais pas davantage honteux.

— Ta gueule, Junior, tu sais bien que tu nages en plein délire.

— Oui, je sais bien que je nage en plein délire, que ce n’est pas vrai.

Si vraiment je n’avais pas honte, je n’éprouverais pas cette profonde inquiétude qui déferle sur mon cœur en ce moment même, alors que j’avance nu et à tâtons vers la porte de ma chambre. Je comprends qu’au-delà de ma honte, je déteste en fait le moi qui boit verre après verre, qui boit tellement qu’il en oublie de bouffer. J’exècre le moi qui s’invente une nouvelle vie bar après bar, et qui, lorsqu’au détour d’un café, il tombe nez à nez avec un acolyte de beuverie de la veille, ne le reconnaissant pas, en invente une nouvelle.

Si vraiment je n’avais pas honte, je n’hésiterais pas avant d’ouvrir grand la porte de ma chambre et de foncer à la salle de bain la plus proche. Et voilà que je me fige un court instant, l’oreille gauche tendue, les pupilles exorbitées, comme un délinquant qui craint d’être pris. Dès lors que je suis certain de n’entendre aucun son provenant du couloir, je me rue nu dans la salle de bain. Je ne perds pas de temps à me débarbouiller parce que j’ai toujours dans la tête l’image de mon oreiller souillé, les gouttes sur le parquet.

Mon frère est dans sa chambre au bout du même couloir, et je suis terrifié à l’idée qu’il n’en sorte et qu’il me voie dans cet état : désorienté, incohérent, nu à quatre pattes en train de nettoyer mes déjections.

Puis, soudainement, alors que je commençais à remettre en question mon mode de vie et les décisions, toutes mauvaises, que je prends depuis un certain temps, d’un coup d’un seul, mon immense orgueil a refait surface. Je le vois là devant moi, il se tient toujours debout, fier comme un coq, dans une posture triomphante, drapé dans son éternelle bêtise. Comme si tout cela ne m’arrivait pas à moi. Comme si j’avais un double détraqué et dépravé à qui il arrive toutes sortes de choses dont je ne peux être tenu pour responsable. C’est hallucinant la facilité avec laquelle j’ai vite fait de remettre sous le tapis les boursouflures actuelles de mon existence, notamment mon alcoolisme.

Après un pipi presque rougeâtre, long et pénible, je me décide à me passer autour de la taille la serviette verte qui traînait près de la baignoire, et lorsque je m’apprête à attraper sous le lavabo la vieille serpillière blanche effilochée, je tombe nez à nez avec mon reflet.

Un très court instant, je suis transporté ailleurs. Je scrute chaque partie de mon corps, à la recherche du moindre défaut, et pour une fois depuis très longtemps, je n’en vois aucun. Mes bras sont parfaitement minces ; pour m’en assurer, j’essaie d’en faire le tour avec mon index et mon pouce, et j’y parviens sans difficulté. Mon ventre est superbement plat, mes côtes sont apparentes comme je l’ai toujours souhaité, et mon tour de taille semble aussi large qu’une feuille A4.

Je passe mes doigts dans le creux de mes clavicules, et je sens mon poil se hérisser alors que mon coccyx tape contre la faïence du lavabo. J’essaie de m’imprégner un maximum de cette image idéale, car je sais que cela ne durera pas. Je sais que probablement, l’heure d’après, je serai redevenu gros et immonde.

Le grincement de la porte de la salle de bain finit par me ramener à la triste réalité, et craignant toujours de réveiller Nathan, je me hâte de passer rapidement la serpillière sous l’eau, et je retourne dans ma chambre.

À quatre pattes, j’essuie encore et encore alors que c’est propre. Je me dis que plus je serai ardent dans mes mouvements, et plus facilement je parviendrai à me débarrasser de l’odeur. Je finis par capituler, et je me jette presque frénétiquement sur les draps que j’arrache du lit sans précautions, et qui, dans la continuité du geste, en projettent un peu dans la pièce et marquent le piano blanc de traces mi-jaunes mi-rouges.

C’est seulement lorsque j’entrevois la fin de cette corvée qui semblait durer une demi-journée, que mon corps est assailli par la douleur. L’alcool a enfin cessé de faire effet. L’état vaporeux dans lequel je végétais s’est envolé, et maintenant plus que jamais, j’ai faim. J’ai tellement faim que je pourrais engloutir trois menus Big Mac Maxi.

Un bref instant, je suis assailli par la culpabilité de ressentir la faim, de m’y abandonner sans lutter. Je ne sais que trop comment tout ça va se terminer : la tête dans les WC, mais je craque de nouveau. Et avant de me commander le McDo du siècle avec les 45 balles qui restent sur mon compte, j’ouvre mes deux portes-fenêtres pour aérer la pièce.

Je change les draps, j’enfile une chemise sale et un faux short du PSG que j’avais volé à mon frère quelques jours plus tôt pour nuder… que veux-tu, il me faisait un très beau cul. Assis sur le lit, les pieds glissés sous ma petite couette Winnie l’ourson immaculée, le ventre gargouillant, j’ai le sentiment que tout est enfin clean, malgré la vague impression d’avoir le nez plongé dans un nuage qui pue.

En commandant mon menu Best Of Maxi, accompagné de deux wraps chèvre et d’une boîte de 20 nuggets, la soirée d’hier me paraît loin. Tout ce que j’entends, c’est mon ventre qui hurle à la mort, ma salive qui se déverse dans ma bouche, et le cliquetis sourd de mes doigts sur l’écran de mon téléphone.

Dans à peu près trente minutes, j’aurai Luna au bout du fil, et nous déblatérerons une bonne heure sur les événements de la soirée. Je lui dirai mes oublis, volontaires ou involontaires. Je ferai mine de m’interroger sur l’heure à laquelle on a quitté la boîte, puis l’after. Je lui dirai comme je l’aime, et à quel point une nuit dans Paris sans elle n’a pas la même saveur, la même volupté, la même candeur.

Je lui dirai tout ça en mordant à pleine bouche dans mon Big Mac, et c’est peut-être ça, le plus délicieux dans mes lendemains de soirée. C’est peut-être pour ça que je recommence : juste pour ce petit moment de tendresse avec elle au téléphone.

Je me dis aussi que c’est sacrément con de recommencer, surtout lorsque, comme moi, on se remet d’une cuite en trois jours alors que je n’ai que 21 ans, et que normalement, je devrais même pouvoir enchaîner deux jours sans dormir sous ecsta et vodka.

Je ne sais pas pourquoi je m’inflige ça, en vrai. C’est totalement absurde, surtout que ça m’isole de plus en plus de ma famille, de ma mère que je n’arrive plus à regarder dans les yeux. Parfois, je me dis qu’on devrait m’interner. Au moins, ce serait réglé comme ça.

Parce que oui, j’oublie de dire que ce soir, ce sera encore la même comédie. Je vais devoir faire semblant, à table, d’être malade pour ne pas y rester trop longtemps. Je suis si fatigué de devoir toujours éviter le regard de Maman lorsque je passe par le salon, ou lorsque je la croise accidentellement en sortant des toilettes.

À la longue, je trouve cela épuisant d’être chez soi comme un passager clandestin dans un FlixBus – tu sais, celui qui va se mettre tout au fond du car en priant Dieu que le contrôleur ait trop la flemme pour aller jusqu’au bout. Sauf que dans le cas présent, le bus, c’est mon appart’, le fond du bus c’est ma chambre, et le contrôleur, c’est Maman.

Je dois constamment éviter tout contact, parce que je sais qu’il n’en faudrait pas beaucoup pour qu’elle comprenne que j’ai encore bu la veille, et qu’elle se mette à me faire son sermon habituel. Et quand elle se lance, je sais aussi que plus rien ne peut l’arrêter, et que ça peut durer des heures, parfois même des jours.

— Oui, Maman, je sais que je file un mauvais coton…

Au fond, j’ai conscience qu’elle a raison, mais je ne veux surtout pas l’entendre me le dire. Car il arrive toujours le moment où elle prononce la phrase qui, au lieu de me motiver à arrêter, me pousse dès le lendemain à me remettre une caisse.

— Non, Maman, je ne suis pas comme Papa. Je n’ai aucun problème avec l’alcool, et je n’en aurai jamais.

Que c’est triste d’avoir des yeux pour voir, et de se les crever soi-même pour bien s’assurer de ne jamais trouver la sortie du labyrinthe.

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