L'Été des premières dérives

Yvan-Arthur Maigne

ocean waves crashing on shore during daytime
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(Des pas sur un sol gravillonné)

"On va tous partir ensemble. Luna, Maxime, Marie, Clémence, Isciane, Paul et moi, on se casse dans le Sud pour une semaine. Le coin de France que je préfère : le Sud-Est. Cannes et ses palmiers, ses marches, et les plages jaunes cachées dans l’ombre des yachts des milliardaires. Il nous manque encore une personne pour que le groupe soit au complet. Le Airbnb nous reviendra moins cher si on est plus nombreux. Nico a peut-être quelqu’un en tête. J’espère juste que c’est un mec, et qu’il est beau. Je dirais pas non à une petite aventure estivale, ou à une bonne baise sur le sable la nuit. Ça rend toujours le souvenir de l’été plus magique, et ça fera une histoire à raconter aux copines à la terrasse d’un café, de retour à Paris."

Une semaine plus tard

(Vêtements que l’on plie, portes d’armoire)

J’ai hâte d’être à la soirée d’anniv d’Élisa. Il y aura Simon, le mec qui complète le groupe. Je l’ai rencontré au parc Monceau hier, et je crois bien que j’en pince pour lui. Je ne sais pas trop comment m’habiller pour l’impressionner. Je sais qu’il est hétéro, mais je m’en branle un peu. C’est tellement dur pour un gay de tomber sur un autre mec gay dans la vie de tous les jours, alors je ne vais pas en plus me priver de tenter ma chance avec le premier mec qui me plaît vraiment depuis ma rupture avec Vincent. Qui plus est, il a mon âge.

Avant de me pointer à la soirée, je dois finir ma valise. Le train est demain matin à 9 h 12. Luna, Simon et moi sommes sur le même départ. C’est plutôt chouette, non ? Mais je ne sais pas pourquoi ça ne me réjouit pas autant que ça le devrait. Enfin… j’ai peut-être le souhait de m’asseoir avec lui dans le train, de rigoler de tout et de rien. Il ne le sait pas encore, mais on est destinés à être ensemble. Et voilà que mon côté drama queen refait surface. "Ta gueule, Junior, tu ne le connais même pas encore vraiment."

Ok, il est bientôt l’heure d’y aller. "NON, JUNIOR, NE PRENDS PAS D’UBER !" Je ne devrais pas prendre un Uber, mais j’ai vraiment la flemme de tirer ma valise jusqu’à chez Luna. Ça va encore me coûter une blinde, mais on s’en fout, je suis en mode one life aujourd’hui, alors bon… Et puis, j’imagine que Luna prendra l’Uber pour aller dans le 18e.

Ah merde, je comptais dire au revoir à Nathan avant de partir, mais vu qu’il n’est toujours pas rentré, je vais devoir y aller. De toute façon, le chauffeur est déjà en bas. (Une porte que l’on ferme, une clé dans une serrure.)

(Une valise qui roule, un manche rétractable)

Putain, il ne m’a même pas aidé à mettre la valise dans le coffre. C’est vraiment un connard… Je lui mettrai qu’une étoile, et c’est bien fait pour sa gueule. En plus, il ne sait même pas bien parler français, et il refuse que je mette ma musique. S’il avait été sexy, ça passerait. Mais là, il est bedonnant, sa barbe est trop longue et ses dents sont archi-jaunes. Au secours !

15 minutes plus tard

Bon, bah, on est bientôt arrivés. J’espère qu’il va bien vouloir descendre dans l’impasse, parce que j’ai quand même payé pour toute la course. Même si ce n’est que 50 mètres, je n’en ai rien à foutre. Ah ben, cette fois, il veut bien m’aider à porter la valise… C’est bien, enfin ! Il n’était pas trop tôt. Il a certainement dû flipper que je lui mette une sale note.

(Voix de Luna au loin, ses pas sur la pierre, un portail que l’on ferme)

Luna n’est toujours pas prête. Je le savais, c’est toujours la même chose. Ah, chouette, elle a acheté une bouteille de rosé. Je suis censé attendre qu’elle sorte de la douche, mais je vais l’ouvrir dès maintenant et m’envoyer un petit verre. (Une bouteille de verre que l’on ouvre, un verre que l’on remplit deux fois.) Allez, hop ! Un deuxième ne me fera pas de mal.

(Des pas dans un escalier, une douche qui s’arrête)

Eh ben, enfin, c'est pas trop tôt ! Faudrait qu’elle s’habille rapidement parce qu’après, faut encore que je lui lisse les cheveux, qu’elle se maquille, et qu’on finisse la bouteille de rosé. Je viens de penser que ce rosé de merde n’est vraiment pas bon. Je suis sûr qu’elle est allée l’acheter au Lidl d’à côté pour même pas 4 balles. Mais il faut que je sois bourré si je veux faire face à ce que je commence à ressentir pour Simon.

(Chien qui aboie)

Oh putain, encore ce chien qui ne me lâche jamais la grappe ! Jack, c’est le chien de Luna. Il n’est pas très grand et son poil est blanc et noir. Je ne supporte vraiment pas ce clébard qui passe sa vie à couvrir mes habits de ses poils. Parfois, j’ai envie de le lancer par la fenêtre discretos, juste pour lui apprendre les bonnes manières. Oops, j’ai totalement zappé de remettre le vin dans le frigo. Il doit être chaud maintenant. Bon bah, je sors les glaçons. Je pensais qu’on aurait le temps de bouffer avant d’y aller… Non pas que j’aie très faim, mais j’aurais bien aimé grignoter un petit truc, quoi. Histoire de ne pas, encore, trop boire sans avoir rien avalé.

1 heure plus tard

Oh mon Dieu, on va bientôt partir pour la soirée ! Je commence à être pompette, et je sens l’excitation bouillir. Le papa de Luna rentre pile au moment où nous, on se casse. J’espère qu’on a bien caché la bouteille de rosé vide.

À la soirée

(Bruits de pas, une portière de voiture qui claque, un interphone)

"C’était sympa, cette course. Ça change de celle de cet après-midi, même si la musique de Luna m’a parfois mis un peu mal à l’aise."

Bon bah, je savais qu’Élisa prendrait une éternité pour répondre à l’interphone. Pourquoi est-ce qu’elle ne fait pas comme tout le monde et passe ses digicodes ? Ah merde, on a totalement zappé de ramener un truc à boire. Je vais voir si je ne peux pas commander une bouteille de Polia sur Deliveroo.

(Téléphone, porte d’ascenseur)

Cool, ça arrive dans moins de 20 minutes. On est un peu serrés dans cet ascenseur, dis donc. Mais bon, je ferais mieux de fermer ma gueule, ça risque de faire complexer Luna sur son poids.

(Porte qui s’ouvre, voix, Jul en fond sonore)

Tiens, tiens, il est pas mal, ce petit appart qui donne directement sur le Sacré-Cœur. Ils doivent être pétés de thunes, les grands-parents d’Élisa. Arhh… Arhh, je sens mon anxiété sociale me submerger, avec tous ces gens que je ne connais pas. Je vais me trouver une petite place à côté de la fenêtre, fumer mes clopes et m’enfiler une bouteille à moi tout seul, le temps que Simon arrive à cette soirée de merde.

(Conversations hachées autour)

C’est moi, ou tous ces gens sont particulièrement fermés d’esprit, étroits dans leur tête ? Grave bizarre, mais j’ai l’impression qu’on me scrute parce que je fais ouvertement gay. Alors que, si mon radar ne me raconte pas que des mythos, il y a bien d’autres PD à cette soirée… N’est-ce pas, le mec qui danse mal avec ton vieux bandana autour de la tête ? Ou alors toi, joli blondinet, qui passes d’une pièce à l’autre, les pieds touchant à peine le sol, comme une marquise qu’on viendrait d’enculer à l’arrière de la cuisine.

(Notification de message)

Un message de Simon ! Il est devant la porte… Je sais pas quoi faire. J’adorerais bondir pour aller lui ouvrir, mais je ne suis ni chez moi ni le portier. Alors je vais sagement attendre ici qu’il vienne jusqu’à moi.

Mais où est Luna, d’ailleurs ? Je l’ai complètement oubliée, la pauvre. Ah non, visiblement, elle s’entend très bien avec Élisa. Est-ce que cela me surprend ? Pas vraiment...

J’ai une meilleure idée : au lieu de moisir ici comme une vieille bouse, je vais me mélanger et apprendre à connaître les gens. Peut-être que je vais faire copain-copain avec l’autre gay de la soirée ? Au moins, je donnerais moins l’impression à Simon de l’attendre.

25 minutes plus tard

(Une table que l’on bouscule, un objet qui tombe)

Wow, je commence à être sacrément bourré, dis donc ! Je ne sais pas à qui appartient ce sac, mais il ne tombera pas plus bas. Comme d’habitude, au lieu d’aller vers le mec qui me plaît, je fais l’exact opposé. Là, je dois porter mes couilles, comme dit l’autre : "NON, JUNIOR, TU VAS TE FAIRE REMBARRER SI TU L’ABORDES SEUL."

La petite voix a raison. Je vais quand même tirer Luna avec moi. Ses énormes seins seront un atout diplomatique.

(Une conversation... Un baiser)

Ah bah voilà, je suis super con : au lieu de l'embrasser moi-même, je pousse ma pote dans les bras de l'homme que je veux. J'espère au moins qu'ils vont se rapprocher et que, par le truchement de Luna, je serai par défaut un peu plus proche de lui. Je n'ai qu'une envie maintenant, c'est de me branler bien comme il faut, mais pour ça faut qu'on se casse.

Maintenant, je dois aller leur chercher des verres comme un laquais. Quelle humiliation ! Oulala, mais ne me dites pas que Simon et Luna se dirigent vers les toilettes. Je ne veux certainement pas assister à ça, surtout que tout ça, c'est ma faute. Si je n'avais pas instigué ce petit jeu de merde, ils ne se seraient jamais embrassés pour commencer.

"Je vais rentrer, j'ai les clés de Luna dans tous les cas... Je m'en fous, je me casse." (Des pas, une porte qui se ferme)

Dans le train

(Un train qui avance)

"Heureusement que ce matin je me suis trompé de voiture : je n'aurai pas à supporter leurs câlins durant le trajet. J'aime plutôt bien ma place ici. J'ai le temps de penser à toutes ces choses auxquelles je n'avais pas envie de penser.

Je devrais être à Paris en train de préparer mes rattrapages, mais je suis ici à la poursuite de je ne sais quoi. Je sens mon épuisement et la lourdeur de mes paupières. (Des pas dans le train, un enfant qui joue)

Est-ce que je vais être épuisé comme ça pendant toute la durée du séjour ? Je ne le souhaite pas. Finalement, ce n'est pas plus mal de se retrouver seul dans le train. Je vais regarder les paysages se dresser et s'écraser à l'horizon. Je sens le sommeil me gagner. Si seulement je pouvais dormir tout du long, cela faciliterait beaucoup les choses..."

Cannes

(Voix du conducteur du train)

"Ah bah tiens, j'ai dormi en fait. J'ai réussi à me mettre en veilleuse pendant plus de 6 heures. Ça faisait une éternité que je n'avais pas dormi aussi profondément. Faut maintenant que je me grouille pour retrouver les deux guignols sur le quai avant qu'ils ne se cassent sans moi."

(Dispute légère entre deux passagers au loin)

"Putain, mais quel cauchemar, ces gens qui s'excitent pour un oui ou pour un non, pile au moment de sortir du train ! Mais c'est pareil que ce soit le train, le bus ou l'avion : il y a toujours deux ou trois excités qui vont faire chier la terre entière."

(Des pas sur un marchepied, léger coup de vent)

"Enfin dehors ! Ah bah les voilà, mes petits moustiques. Youpi ! On n'a pas encore retrouvé les autres, mais je peux déjà me considérer pleinement en vacances. Partir aux aurores pour arriver en début d'après-midi était quand même une bonne idée. Le réveil a été sévère, certes, mais là, c'est quand même cool de se dire que dans dix minutes, je vais passer à l'appart', me changer et foncer direct à la plage."

Le lendemain

(Vêtements que l’on plie)

"Je vais me prendre un petit flash de Polia en secret pour aller à la plage. Faudrait que je réussisse à passer chez le Pak Pak tout à l’heure… Simon voudra peut-être venir avec moi. Je sais pas trop, mais je ressens une certaine timidité chez lui. Les autres ne la perçoivent pas. S’ils la percevaient, ils se comporteraient différemment avec lui. Ils le respecteraient plus. Ah bah tiens, il est là.

Pourquoi mets-tu autant de temps à me répondre, putain ? Il est chiant. Bien sûr que tu veux venir avec moi, il n’y a littéralement rien d’autre à faire ici. En plus, j’ai entendu les autres discuter pendant 20 minutes d’aller faire les courses pour tout le séjour, donc si tu veux skip la corvée, ce serait plus malin de venir avec moi. À moins qu’il soit con et qu’il veuille se taper les courses. Moi, au fond, je m’en branle complètement. C’est ma mère qui a réservé le Airbnb, donc je considère que j’ai le droit à mon petit quota de désolidarité avec le groupe."

"NON, JUNIOR, NE DIS SURTOUT PAS ÇA !"

(Des pas dans la ville)

"Marcher à côté de lui, c’est vraiment trop chelou. Il a ce rythme très particulier, presque robotique. D’ailleurs, je pourrais résumer sa personnalité avec ce mot : particulier. J’ai parfois l’impression qu’il ne ressent rien. Il manque absolument de spontanéité. J’ai l’impression que tout lui sort avec difficulté. Je reconnais néanmoins chez lui des traits de ma propre personnalité.

Ah bah voilà, qu’est-ce que je disais ? Le voilà qui parle encore de se bourrer la gueule. Je pensais que j’allais être le seul clochard à se détruire la gueule à la vodka pendant ce séjour, mais ce n’est visiblement pas le cas. Ce qui n’est aucunement pour me déplaire.

— Oui, oui, c’est vrai que c’était marrant hier après-midi sur la plage, complètement pétés.

Je crois qu’il aime bien boire avec moi. Je me dis que mon grain de folie le libère un peu de toutes ses entraves. Faudrait pas non plus qu’on finisse comme d’énormes poireaux, tout le temps arrachés à la Polia pure à 14 h. Je dois cependant reconnaître que j’adore être minable avec lui. Ça nous rapproche d’une manière un peu bizarre, mais après tout, les gens conçoivent bien des enfants bourrés, alors c’est peut-être pas plus étrange qu’une autre manière. Par contre, va falloir assumer toutes ces quantités d’alcool que j’ingurgite."

Trois jours plus tard

(L’eau qui coule)

"C’est ouf, mais ce matin… attends, était-ce le matin ou il était déjà 13 h ? Je sais plus, merde. Putain, c’est pire que ce que je pensais : je ne parviens même plus à me souvenir de ce qui se passe alors que je suis sobre. C’est vraiment trop chelou de n’avoir aucun souvenir de ce qui s’est passé hier soir. Je devrais peut-être en parler avec Luna ou Simon. C’est sûrement un black-out. Ça devait m’arriver, alors voilà, c’est fait. Ça ne peut être que ça.

En vrai, je pensais pas que ce serait aussi flippant de se réveiller avec l’impression d’avoir un trou dans la tête. J’allais suivre les autres au resto, mais je préfère retourner me coucher. Je serai plus en forme pour aller en boîte ce soir."

(Corps qui se frotte contre les draps)

"La chaleur est vraiment insupportable ! J’ai besoin de dormir, mais rien n’y fait. En plus, la vie dans cet appart commence à me gonfler."

(Une fenêtre que l’on ouvre)

"Je savais pas que ce serait aussi dur de vivre avec des gens et de supporter leurs bruits, leurs merdes, leurs crises. Je n’en reviens pas qu’hier, je n’ai même pas pu regarder la télé à 3 h du matin, alors qu’on venait à peine de rentrer du bar."

(Grincement d’une armoire)

"Je me retrouve empêché dans tout. C’est quand même casse-couilles d’imposer aux gens de faire la vaisselle alors que tu pourrais toi-même la faire, non ? Ah tiens, je l’ai si bien pensé que je vais le dire à Luna la prochaine fois qu’elle me prendra la tête avec ça… Et bim, dans sa gueule.

C’est ouf comme elle veut tout le temps créer la merde pour être au centre de l’attention. Bref, au fond, je m’en tape, je peux tout aussi bien l’ignorer."

(Bruit de pas, meuble que l’on ouvre)

"Vu que je n’arrive pas à dormir, je vais repasser dès maintenant mes habits pour ce soir. Hmm, j’aimerais bien me mettre tout en blanc, ça en jette, je trouve… En plus, le contraste avec ma peau sera saisissant. J’ai vraiment envie que cette soirée soit LA soirée, de me laisser complètement aller et de juste me bourrer la gueule. Avec panache, bien sûr, comme toujours."

(Bruit de pas, meuble que l’on ouvre)

"Bon, je devrais la boucler et chercher ce putain de fer à repasser avant d’y passer toute la nuit. Ah, le voilà ! Depuis quand met-on les fers à repasser dans les placards de cuisine ?"

(Verres, liquide remué, bouteille qu’on ouvre)

AH ! Il reste encore un fond de gin des cocktails du before d’hier. Je vais essayer de reproduire la recette de ginto de Nico… (Déglutition) Argh, c’est vraiment pas bon. On s’en branle, je me fais des shots avec ce qu’il reste. (Trois fois le verre à shot sur du bois) Bon, allez, faut vraiment que je me grouille, parce que là, ça fait deux heures que je tourne en rond sans rien foutre. (Une enceinte qu’on allume, "Week-End à Rome" de Daho)

Avant la soirée

(Des pas, la ville de nuit)

Simon ! On devrait vraiment boire moins vite, sinon on tiendra pas toute la nuit. (Pensée intérieure) "Je l’incite à moins boire seulement parce qu’au fond, je veux en garder plus pour moi."

Surtout, fais attention à ne pas me dégueuler dessus. Parce que vu la fréquence à laquelle tu enchaînes tes gorgées, tu vas finir par… (Vomi éclatant sur le goudron)

Ah bah merde, c’est bien ce que je disais. (Rire) Par contre, c’était sacrément spectaculaire. C’est sûrement la première fois de l’histoire que quelqu’un vomit tout en marchant avec un rendu si géométrique : un parfait petit arc de cercle. Il manquait plus que tu tournes sur toi-même comme un compas, et le cercle aurait été complet.

Bon, on est plus très loin. Viens, on cache la bouteille de Polia dans un buisson. (Feuilles, branches) On la récupérera tout à l’heure. Mais si, si, ne t’inquiète pas, faut qu’on en garde. Comme ça, on aura de quoi boire sur la plage si on fait after sur la plage. Ce serait trop bien, non ?

Dans la boîte

(Voix des videurs)

Enfin une boîte de nuit devant laquelle on n’a pas à faire la queue. (Musique latino un peu étouffée, puis porte qui s’ouvre, invasion du son)

Wooh ! C’est rempli, en fait. C’est plein à craquer ! On ne va jamais retrouver les autres dans ce monde. Tiens, je vais aller au comptoir me chercher un verre.

— Excusez-moi ! S’il vous plaît, je pourrais avoir un verre de vodka-Red Bull… Non, deux, s’il vous plaît ! (Pensée intérieure) "Faut pas que j’oublie Simon."

— Non, j’avais dit vodka-coca, en fait. Non, vraiment, vous avez dû mal entendre. Et j’en prends toujours deux… Merciii ! Je peux payer par carte ?

— Non, mais votre TPE ne marche pas, en fait.

— Non, je n’ai pas d’espèces.

— Non, mais je ne vais pas aller à l’autre comptoir alors que j’ai déjà mes verres.

— Non, c’est vous qui faites attendre les autres, en fait.

(Pensée intérieure) "Mais c’est un malade, lui. D’où je dois attendre 25 ans pour avoir deux verres ? Putain, et maintenant j’ai perdu Simon de vue. Ah mais c’est Isciane, là-bas ?… Ah bah non, c’est pas elle, finalement…"

(Musique : "Work" de Rihanna)

"Work, work, work, work, work, work… Tell me how you work, work, work, work, work…"

15 minutes plus tard, toujours perdu dans la foule

— Il me faut aller chercher un autre verre. (Musique : "Give Me Everything" de Pitbull)

— Wouh ! Tonight… Let me tonight, I’m gonna be tonight, and here we go, night, tomorrow…

— Excusez-moi ! Est-ce que je pourrais avoir un verre de vodka-pomme, s’il vous plaît ? Par carte, oui. (Musique : "Alors on danse" de Stromae)

— "Yeh yeh, alors on danse, ta-da ta-da-ta-ta… Qui dit étude dit travail, qui dit taf dit…"

— SIMON ! SIIMON ! SSSiMON ! Ça fait des heures que je te cherche, mec… J’étais parti commander un verre, et puis tu as disparu. T’es vraiment con. En plus, je me suis embrouillé avec le barman.

— T’es où ? Comment ? Je ne t’entends pas.

— Ah désolé, mec, je pensais que tu étais mon… enfin, je veux dire, mon pote. Bonne soirée. (Musique : "Crazy in Love" de Beyoncé)

— "I’m looking so crazy right now, in love… Looking so crazy, oh oh…"

Une trentaine de minutes plus tard, après avoir refusé une invitation à tracer

(Pensée intérieure) Je ne me droguais pas encore à ce moment-là. Ou presque…

— Mais où est le bar, déjà ? Je sais plus… (Musique : "Friday" de Riton)

— "It’s Friday, ay, and Sunday, Sunday, what… It’s Friday, ay, and Sunday, what…"

— Pardon ! Désolé ! Désolé, j’ai pas fait exprès ! (Pensée intérieure) "Il me faut un autre verre…"

— Yass, queen ! C’est ça qu’on veut ! (Musique : "Sometimes" de Britney Spears)

— "Sometimes when I think about youuuu…"

— Hey, ça va ? Et toi, tu t’appelles comment ? Non mais t’inquiète, tout va bien, je te drague pas du tout, en fait. Tu veux qu’on se prenne des shots ? Vas-y, on se prend un mètre de shots !

(Musique : "Gasolina" de Daddy Yankee)

— "Eh, takata tun tun tun tun tun tun tun… A mí me la tira en la discoteca, oh takata…"

— Vous avez du sel, s’il vous plaît ? Et du citron ? On fait des tek-paf, allez, allez… (Verre) Argh !

(Musique : "Love Tonight" de Shouse)

— WOUH ! ALL I NEEED… IT’S YOOUR LOO… OOVE TONIGHT !!!

1 minute après

— On règle chacun la moitié ? (Regard circulaire) Il est où ? Vous avez vu un mec blond qui était à côté de moi il y a deux minutes ? (Pensée intérieure) "Putain, ce connard s’est cassé. Quel fils de pute. Qu’il aille baiser son père."

(Musique : "Love Tonight" en fond)

— "All I neeeed… It’s yoour loove tonight…"

3 heures plus tard

Trois heures desquelles il ne me reste plus que le vague souvenir d’avoir roulé une pelle à une fille rousse et suédoise, dont les seins étaient énormes.

(Attroupement devant le bar)

— Excusez-moi, je peux avoir un verre de vodka-Red Bull ? Par carte, merci… (Pensée intérieure) "J’ai envie de fumer, je vais voir… Ah mais ils sont peut-être sur la plage. Je vais aller voir… Faut que je me casse avec leur verre, comme ça je pourrais mettre le reste de la Polia de tout à l’heure dedans. Ça fera moins clochard que de boire direct à la bouteille…"

Sur la plage

(La mer partout)

Même pas un rat mort sur la plage, c’est bizarre. (Les petites vagues, l’écume) Ah, fais chier, mes mocassins ! Faudra maintenant les sécher des heures. Je sais même pas s’ils seront secs avant de rentrer à Paris. (Corps sur le sable)

C’est vachement beau, quand même, la nuit. Je sens que des grains de sable sont en train de s’infiltrer dans mon pantalon… Argh, j’en aurais même dans le cul, merde…

(Pensée intérieure) "Putain, c’est vraiment des connards, ils m’ont abandonné toute la soirée. Je déteste Simon… Si je dors ici, je vais pas me faire violer, quand même ? Je pense que Nathan me fait la gueule parce que j’ai oublié son anniversaire… Où sont mes AirPods ? Je vais mettre du Aya… C’est froid, le sable humide entre mes doigts…" (Tête sur le sable)

Après

Quelques heures plus tard, lorsque je me suis réveillé, le soleil me pissait sur le front avec insolence. Ma tête chauffait, et ma bouche goûtait le sel du sable que j’avais ingurgité pendant mon sommeil. J’entendais le mouvement de la mer au loin, mais je ne pouvais dire d’où il provenait exactement, puisque j’étais aveuglé par l’intensité de la lumière.

Le bruit satiné de petits pas dans le sable, à quelques centimètres de moi, me fit me retourner brusquement. Et c’est là que je tombai nez à nez avec une femme qui sortait de son sac de plage un livre à la couverture immonde.

Soudainement, tous les bruits que filtrait jusqu’alors mon esprit encore ivre de la veille m’assaillirent comme une horde de guêpes mesquines. Et puis le silence, à nouveau. Ou plus précisément, des milliers de bourdonnements traversés par le son aigu et monocorde d’un encéphalogramme plat.

Je me levai en titubant, la main droite retenant mon pantalon de tomber, puis je marchai entre les familles et les serviettes jusqu’à la chaussée, avec ma paire de mocassins trempée dans la main gauche.

Arrivé à l’appartement, tout le monde me sauta dessus. Je les entendais plus ou moins distinctement me dire leur inquiétude, et je pouvais sentir leur désarroi. Mais je ne voulais qu’une chose : m’allonger.

Je devais par la suite tomber malade et me retrouver contraint de quitter Cannes pour revenir à Paris seul. Cloué au lit, j’ai passé la première journée de maladie scotché sur Insta. Je regardais en boucle les stories que j’avais postées, celles que postaient les autres, et je ne pouvais m’empêcher de constater le hiatus entre la réalité et toutes ces images.

Je voulais vivre dans ces images. Elles étaient tellement plus belles. Comme il ferait bon d’y pénétrer.

En fin de compte, ce que j’avais vécu cette nuit-là ne s’incarnerait que dans le temps où je me trouverais à Cannes. De retour à Paname, tout ça n’existerait plus vraiment. Un peu dans ma mémoire, mais bien au fond, derrière tous les autres supers souvenirs. Et un peu dans la mémoire des autres, mais personne ne sait vraiment ce qui s’est passé. Alors je pourrais toujours rendre les événements romantiques ou aventureux.

Je pourrais toujours dire que je me suis retrouvé à coucher au clair de lune sur la plage avec un beau mec musclé de 25 piges, et que nous étions tellement bourrés qu’on s’est endormis, lui en moi, les lèvres aimantées par un baiser.

Lorsque je suis rentré, deux jours plus tard, je rentrais diminué. J’étais tellement imbibé d’alcool que, si l’on m’avait pressé, de tous les pores de ma peau se serait écoulé suffisamment de vodka pour saouler une armée de 1 000 hommes.

J’étais une épave. J’étais déplorable.

Comment peut-on s’avilir autant ?

Il faut ne pas savoir s’aimer pour s’abandonner ainsi. C’est bien ça, oui. Je m’étais complètement abandonné à une force obscure qui m’habitait. Je cherchais secrètement la noyade.

Sur cette plage, ce soir-là, effondré entre la rive et la mer, j’attendais d’être emporté.

Tous les hommes finissent donc bien par noyer leurs chagrins, leurs regrets dans les liqueurs.

Et je n’échapperais donc pas à cette loi naturelle.

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