Ô, Soleil, qui brille de ses mille rayons, je t'implore de ne pas encore irradier le ciel, de ne pas encore violer la nuit !

Yvan-Arthur Maigne

purple and black plastic bottle
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"Pourquoi tout le monde attend devant l'entrée ?" Je regardais Clément. Lui ne me voyait pas. J'attendais qu'il dise quelque chose. Je me sentais attiré par lui. C'était irrépressible. C'était ma première soirée techno et j'y étais allé pour lui. Je savais qu'il serait là, et alors même que j'avais toujours été récalcitrant à l'idée de faire ce genre de soirée, je m'étais dit : "Fuck, il sera là, c'est peut-être ta chance avec lui, ton unique chance. En plus tu dois essayer d'effacer Simon de tes pensées."

Et pendant une bonne partie de la nuit, j'avais cherché à danser plus près de lui, à faire ce qu'il faisait, à boire ce qu'il buvait.

Dès que j'ai un crush sur un mec, je deviens cette espèce de petite chose vulnérable et soumise. Je ne désire qu'un truc : me fondre en lui. Je ne crois pas que ça plaise, mais puisque je suis une brêle en tout ce qui est jeux de l'amour, je n'ai pas d'autre choix que de continuer à juste être moi-même – à savoir un désespéré.

Donc, c'est en désespéré que j'attends avec les autres devant l'entrée. Je me dis qu'il finira bien par donner une instruction. Je l'appelle à nouveau timidement : "Clément... Clément...", mais ma voix ne porte pas suffisamment. À cet instant, dans ma tête, je passe en revue les raisons pour lesquelles je devrais m'éclipser, mais une seule pensée colonise mon esprit et m'ordonne de rester, de continuer.

Enfin, Clément et le reste du groupe de potes m'ont rejoint. Emma se sentait mal à cause de l'ecsta qu'elle avait avalé une heure plus tôt, et personne ne savait comment s'occuper d'elle à part Clément, penché au-dessus d'elle, retenant ses cheveux pendant qu'elle vomissait ses boyaux. Alors elle nous a rejoints pour aller chez lui.

Je commençais à m'impatienter, mais je devais dans le même temps feindre de l'empathie pour Emma. Je n'arrêtais pas de lui reprocher secrètement son irresponsabilité, d'accaparer Clément. Je la soupçonnais même de simuler son malaise.

Une dizaine de minutes plus tard, on est tous montés dans la voiture de Clément, direction chez lui. J'étais paniqué à l'idée d'un contrôle de police – nous étions tous défoncés jusqu'à la moelle, et lui le premier. Il roulait très vite, de plus en plus vite, alors s'est ajoutée à ma crainte une violente angoisse de mort.

Je voyais sa main droite agripper le volant, je sentais presque toute la puissance du moteur sous mes fesses. Le moment avait quelque chose de téméraire, de dangereux et de sauvage à la fois. Ainsi, je me retrouvai dans la position paradoxale où, plus il appuyait sur l'accélérateur, plus je craignais pour ma vie... et plus je bandais pour lui.

À 5h15, je sniffais une trace de cocaïne sur le rebord d'une fenêtre de rez-de-chaussée du boulevard Malesherbes. Comment je le sais ? Tout simplement parce que c'est à ce moment qu'il s'est collé contre moi un bref instant, et je me mis à trembler suffisamment pour agiter mon iPhone, qui s'alluma sous la poudre.

Je ne crois pas qu'il ait noté ce contact entre nous. C'était certainement, de son point de vue, insignifiant, imperceptible. Il s'avère que j'étais juste derrière lui, et donc que ses fesses frôlaient les miennes. Après avoir pris ma trace, je me suis retourné et je lui ai tendu une paille que je venais de rouler.

En me remerciant, il m'a attrapé par la taille et m'a demandé si je voulais l'accompagner à l'épicerie. J'ai bien entendu acquiescé en faisant une petite moue ridicule, qui disait : "Je peux être à toi si tu le veux, entièrement tien."

C'était une semaine de novembre assez ordinaire. L'hiver approchait à grands pas, les premières heures du jour étaient donc de plus en plus noires, et sur le chemin, nous n'étions éclairés que par les immenses lampadaires du boulevard, qui crachaient violemment leur douce lumière jaune sur les trottoirs. Nos deux silhouettes, prises dans une valse étrange avec la lumière, dansaient sur la chaussée à côté de nous.

À la station Vélib', il n'y avait plus qu'un vélo à l'allure misérable, posé là par la providence. Il monta devant, moi derrière. Je pouvais voir un fragment de son visage, de son sourire. Je sentais se bousculer dans son ventre une envie de rire. Je pouvais lire, dans la crispation virile de sa mâchoire, la difficulté qu'il avait à nous diriger sur la route.

Et moi, terrifié à l'idée de tomber, je me cramponnais à lui sans relâche, rendant sa tâche encore plus dure. La vitesse nous grisait et synchronisait nos esprits. Nous étions comme bercés par les étoiles, qui, belles et sages, illuminaient notre folle course à travers la ville endormie.

Ça a été le moment le plus joyeux de ma soirée. Et puis, j'étais tellement emporté que je me suis mis à hurler – et la seconde d'après, il hurlait avec moi. On hurlait ensemble comme deux loups possédés.

Dans l'épicerie, je ne disais plus grand-chose. Je le laissais choisir pour moi, pour tout le monde – après tout, c'était chez lui qu'on allait faire l'after. Lui non plus ne parlait plus trop. Il devait certainement sentir l'atmosphère bizarre entre nous. Il ne savait plus trop comment se comporter avec moi, comment réagir à mon silence, car plus j'étais muet, plus ce que je ressentais était perceptible.

Jusqu'à l'appartement, on n'a pas échangé un mot. Je me suis contenté de marcher fébrilement à ses côtés, et lui de faire abstraction de la gêne qu'il ressentait certainement.

Au bout d'une quinzaine de minutes de marche, on a fini par rejoindre les autres. Dès mon entrée dans l'appartement, je me suis senti tout de suite plus léger. L'angoisse que l'impossibilité de l'embrasser avait nourrie en moi quelques minutes plus tôt s'évaporait progressivement, et la musique qui coulait des enceintes faisait à nouveau bouillir la drogue dans mon sang.

Je passais d'une pièce à l'autre silencieusement, comme un nuage blanc traverse le ciel, avant de m'établir dans un coin très confortable du gros canapé bleu. Les conversations étaient toutes plus futiles les unes que les autres, mais je n'en avais rien à foutre. Je voyais bien que c'était davantage pour ne pas donner l'impression d'être d'énormes camés que les gens faisaient semblant de discuter.

Je me tenais à l'écart et observais ce moment assez prodigieux. Il y avait ceux qui, dans la conversation, jetaient deux ou trois mots avant de replonger leur nez dans la coke, et ceux qui, plus fourbes, élaboraient quatre ou cinq phrases bancales pour donner une illusion de réflexion... et s'enfilaient ensuite, à la vitesse de l'éclair, six bonnes traces préparées presque à l'aveugle pendant qu'ils exposaient leur opinion.

Je savais, à ce moment-là, que Clément s'était probablement réfugié dans sa chambre avec Emma pour baiser, et qu'il referait surface dans une dizaine de minutes en affichant son sourire de con que je lui connaissais si bien.

Mon obsession pour lui s'était atténuée, et je commençais à réaliser mon erreur. Pourquoi m'étais-je engagé dans cet after merdique pour un mec qui, clairement, n'avait rien à cirer de moi ? Qu'est-ce que j'avais obtenu de lui en une soirée entière à lui lécher les couilles ? Que dalle !

Ah, si j'oubliais ! Un minable tour à vélo. Et puis, ça aussi, en réalité, était bien grotesque. Il m'avait accordé ce petit moment certainement parce que j'avais l'air désespéré – constamment là à quémander sa bite comme un clebs derrière sa balle.

Pourquoi est-ce que je m'infligeais la compagnie de gens vides, dont les existences étaient encore plus chaotiques que la mienne ? Si seulement c'était la première fois que cette pensée me traversait l'esprit, me suis-je dit. Mais non, ce n'était pas la première fois, et ça n'allait pas être la dernière.

À ce rythme-là, j'ai pensé que je devrais tout simplement me faire tatouer sur le dos "Another one" à chaque fois que je me retrouverais dans l'appartement d'un junky avec d'autres junkies, assis au milieu de sa merde, de ses problèmes – qu'on voyait s'accumuler dans les coins de son salon sous la forme de déchets en tout genre : des cendriers pleins qu'on remplissait sans trêve, des sachets vides de bouffe, des miettes de chips partout, des vêtements sales, des monticules de mouchoirs usés...

Il y a même eu une fois, chez un gars totalement bargeot, une chaise sur laquelle séchait une trace de caca et que personne ne semblait remarquer.

Donc, comme je disais, ce n'était tristement pas la première fois. Juste une fois de plus, une fois que j'allais encore naïvement considérer comme "la fois de trop".

Puis, soudainement, j'ai été sorti de mes pensées par un cri qui provenait de derrière le canapé. Je me suis retourné aussitôt et j'ai vu Yassin – le cliché du mec totalement allumé qu'on voit dans les films de gangsters, et qu'on avait rencontré durant la rave – se ruer sur les fenêtres pour fermer les volets.

Tout dans son expression était effrayant. D'où j'étais assis, ses yeux semblaient injectés de sang, et sous la peau pâle de son cou poussaient de grosses veines prêtes à imploser.

Captivé et terrifié par ce qui le mettait dans cet état, très vite, je compris que les premiers rayons du soleil, qui perçaient alors le ciel, réveillaient en lui des démons endormis. Son cri n'était pas celui d'un homme, mais celui d'un vampire aux crocs imbibés de kétamine, ne supportant plus la fatale trahison de la nuit.

La stupeur passée, nous étions de nouveau plongés dans l'obscurité de l'appartement, et presque en chœur, s'est échappé de nos poumons le son d'un souffle, d'un profond soupir, d'un soulagement.

J'ai hésité ensuite un court instant à me lever pour allumer la lampe que je savais posée sur le meuble télé. Et lorsque j'allais me décider, Clément a fait irruption dans le salon, accompagné d'Emma.

Le doigt posé sur l'interrupteur, et la main droite recouvrant ses seins, elle avait l'air rassasiée, repue, comme si elle venait de finir un repas très copieux. De son côté, Clément était en petit short gris et marcel blanc, avec sur son front des gouttes de sueur lubriques.

Cette vision pathétique finit par me convaincre définitivement que je n'avais plus rien à faire là. Il était temps que je rentre chez moi, que je retrouve mon foyer.

Je savais depuis le départ qu'il ne se passerait rien. Je savais parfaitement qu'au fond, il ne me plaisait pas tant que ça, que mon attirance pour lui reposait d’une part sur le fait que c’était un ami d’enfance de Simon, et d’autre part sur son absence de fascination pour moi.

Comment pouvait-il ne pas être fasciné par moi, alors que les gens, généralement, l'étaient ?

Au moment où je refermais la porte, je m'avouai ce que je refusais d'accepter jusque-là. Je n'étais pas venu à la soirée pour lui. Si j'étais sorti ce soir-là, c'est parce que je voulais me droguer. Avoir ma dose. Je voulais à nouveau avoir une excuse pour reprendre un peu de mes nouvelles poudres préférées, et, en bon gratteur qui se respecte, j'ai juste sauté sur une occasion en or de pouvoir me shooter gratis.

Je n'étais pas allé à l'after pour une dernière et désespérée tentative de séduction vengeresse, même si, oui, effectivement, je n'aurais pas refusé qu'il me prenne contre la borne Vélib'. J'y étais allé pour étirer encore et toujours plus la nuit. J'y étais allé parce que, comme tout bon drogué, j'avais trop peur de la fin, trop peur du soleil sur ma peau.

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