Se casser la gueule...

Yvan-Arhtur Maigne

a neon sign that says itbegan as a mistake
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Maintenant je m'adresse de nouveau à toi. Oui, toi qui lis ce texte sur l'écran de ton téléphone ou de ton ordinateur. En me lisant, ou en m'écoutant, ton premier réflexe a certainement été de me juger. Si tu ne l'as pas fait, je t'en sais gré, mais tu as eu tort de m'épargner ta condamnation. Car il faut me reprocher tous mes errements. C'est seulement en me les reprochant vivement que je saurai que tu m'as compris, que je sentirai que tu espères pour moi une fin heureuse. Il y a dans la compassion bon marché un mépris intolérable, qui place l'expérience de l'autre loin de nous et nous empêche de vraiment réfléchir, de penser à notre propre condition. Alors je t'exhorte à retenir contre moi tous les griefs justes, à avoir pour certaines de mes actions la plus profonde aversion, afin que tu souhaites que jamais ce qui m'est arrivé ne t'arrive un jour.

Je veux te poser une question. Je voudrais savoir si ta vie, pour l'instant, s'est déroulée comme elle était censée se dérouler. Dis-moi si, globalement, tout va comme sur une ligne droite depuis que tu as quitté le lycée. Je ne parle pas des petits contretemps ou des déconvenues mineures. Je ne parle pas du sentiment d'avoir perdu une année à cause d'une relation qui se termine, ou d'une réorientation académique. Je veux t'entendre à ce sujet, vraiment. Dis-moi si, alors que tout se passait plutôt bien, soudainement tu as senti sous ton corps le sol se rompre. Si un jour tu t'es levé et tu as été submergé par la nostalgie d'une époque où ça n'allait pas trop mal dans ta vie. Si la réponse est non, alors je te mets en garde, camarade : le jour viendra où ton train à toi aussi va dérailler. Et j'ai cru comprendre que plus cela nous arrive tardivement, plus les dégâts sont considérables et le risque d'accident mortel très élevé. Pour celui qui comme moi, a vu son monde éclater en mille morceaux, ne t’en fais pas camarade, bientôt le soleil brillera de nouveau là où tu te trouves. Ce que j’ai compris depuis mon exil loin de Paris, c’est que le pouvoir de notre volonté est une chose formidable qu’il faut apprendre à contrôler. Je veux dire par là que si là où tu es il fait sombre, froid, la terre est aride et l’air est sec, alors il ne dépend que de toi pour rejoindre une contré plus favorable à la vie, à ton épanouissement. Je te raconterai bientôt tout ce que cela m’a coûter pour sentir à nouveau la chaleur d’un beau et doux soleil fécond sur ma peau. Ce que je peux déjà te dire aujourd’hui, c’est que la solution réside au fond de toi. Il suffit de vouloir la trouver, et pour ce faire, tu dois être prêt à enfiler ta meilleure paire de gants de chantier, à te munir d’une pelle, car il va falloir creuser.

Creuse au fond de toi, plonge dans les méandres de ta conscience, et va chercher ce qui, dans ta nature, dans ton enfance, dans l’invisible de ton passée, et dans tes souvenirs endormis, fera dérailler la machine. Car ta plus grande faiblesse sera toujours ton inaptitude à te connaître toi-même.

Il y a tout juste un peu plus d'un an, je traversais une sévère dépression. Toute ma souffrance et la peine que j'avais accumulé depuis des années pesaient lourdement sur mes épaules, et dans mon cœur. Après quelques semaines à bosser assidûment dans une petite galerie de photo minable pour touristes écervelés, je m'étais laissé rattraper par mes démons. Je sortais tous les soirs après le boulot, et buvais tellement que j'en oubliais de bouffer. Je faisais tout pour éviter de me retrouver seul chez moi avec toutes les pensées noires. Je savais que l'horloge tournait, et que bientôt je serais confronté à mon mensonge. Bientôt j'allais devoir expliquer à Papa et Maman pourquoi je n'allais pas en Suisse, pourquoi je n'avais plus de bulletin de notes depuis trois ans, ni de certificat de scolarité. Alors dès que je quittais le taff, je faisais tourner mon répertoire, à la recherche d'un contact qui comme moi, avait une soif intarissable, et des narines toujours affamées. Je me souviens d'une semaine du mois d'avril, où je ne dormais plus que trois à quatre heures par nuit. La nuit je passais d'un café à l'autre, au bras d'une fille différente à chaque fois. Un soir c'était Fanny, un autre c'était Clémence, ou Isore qui m'accompagnait dans ma folie. Lorsque les cafés fermaient leur porte, vers 2 h du matin, on prenait un Uber direction un arrondissement où rien ne dort avant 7 h au moins. Pigalle. La Villette. Châtelet. Là-bas, on se perdait, rencontraient des gens différents tous les soirs, mais il arrivait aussi de tomber sur des têtes qui nous étaient familières. Le plus atroce quand on croisait des visages que l'on reconnaissait, c'était la honte que je lisais dans leurs yeux, tout en essayant vainement de dissimuler la mienne. On échangeait ces regards qui l'instant d'une seconde brisent le masque d'excitation et d'euphorie que l'on porte en permanence dans la nuit de Paname. Et soudainement on est nu, démasqué, vulnérable. Un autre que nous est au courant de notre désarroi intérieur, ou du moins le devine aisément, car si comme moi, il arpente inlassablement le dur pavé de Paris, plongé dans l'obscurité, éclairé seulement par la faible lueur qui s'échappe de sa clope ; alors comme moi, il cherche à tout prix à éteindre sa peine, à noyer sa douleur. C'est pour cette raison que je prenais toujours le soin de m'assurer que là où j'allais, le risque de tomber sur un visage connu était le plus faible possible. Sans cela, probablement que l'un des épisodes les plus embarrassant de ma vie nocturne m'aurait poursuivi longtemps... C'était un vendredi soir, de cette fameuse semaine du mois d'avril donc, et après des heures d'excès, Fanny et moi nous avions décidé de bouffer "A la Grande" comme disent les italiens, et on s'est retrouvé à 6 h du matin dans un bistro malfamé de Châtelet à commander, entrée, plat, dessert, et deux bouteilles de Chablis. Avant la fin du plat, je somnolais presque la tête dans mon risotto, et alors que je pensais m'être à peine assoupi, lorsque je rouvrais les yeux, je fus saisi par une forte impression d'humidité. Sous mes fesses, le cuir abîmé de la banquette sur laquelle j'étais assis glissait, et une légère odeur de pisse me piquait les narines. En réalisant que je venais, dans mon sommeil, de mouiller mon pantalon, ma réaction fut d'abord la sidération. Je n'y croyais pas. Ça ne pouvait pas être réel. Ça ne pouvait pas m'être arrivé, à moi ! Puis, je me souvins de l'été de mes 9 ans, quand ma famille et moi étions en vacances dans une jolie petite maison du Midi avec des amis de mes parents. Le lendemain d'une grosse soirée qu'ils avaient organisé, au petit matin, ne parvenant plus à dormir, j'avais voulu aller dans leur chambre. Mais en approchant de leur porte, je les entendis qui se disputaient à voix basse. Mon père, incohérent dans ses propos, se cognait contre les meubles, et ma mère n'arrêtait pas de lui demander s'il n'avait pas honte de s'être pissé dessus en dormant à cause de son goût trop prononcé pour l'alcool. Je me souviens avoir été terrifié parce que disait ma mère sans véritablement saisir la gravité des évènements. J'avais rebroussé chemin, et de retour, dans mon lit, j'avais fermé les yeux, très fort. En me persuadant que je ne m'étais jamais levé. Ainsi, ce vendredi soir du mois d'avril 2024, lorsque ce souvenir de mes 9 ans a refait surface, émergeant des très fonds de ma mémoire, je me suis effondré en larme, inconsolable. Fanny avait beau me répéter que ce n'était pas bien grave, je demeurais inconsolable, et mutique, comme foudroyé. Elle réussit ce soir-là tant bien que mal à me mettre dans un taxi pour que je rentre chez moi, sans jamais cependant me décrocher un seul mot.

Après cet épouvantable nuit, puisque j'avais perdu toute dignité, je m'enfonçais un peu plus dans ma déchéance. Je n'allais même plus à la galerie, me fichant complètement des conséquences. Je faisais des fêtes qui commençaient le jeudi soir, et se terminaient le dimanche à 22 h. Il m'arrivait de me réveiller dans des hôtels de banlieues lointaines avec des gens dont je ne me souvenais plus des noms. Il m'arrivait aussi de payer des chambres d'hôtel à 400 balles la nuit, à 8h du matin, pour des plans à trois avec des mecs qui ne bandaient jamais à cause de toutes les drogues qu'ils s'envoyaient. Parce que oui, mon désir d’autodestruction, se manifestait aussi par une libido incontrôlable. Je voulais être baiser le plus possible et par le plus de mec possible. J'étais dans une recherche constante de queue, et je n'en avais jamais assez. Je pouvais me décider à 3 h, que j'allais rejoindre un mec qui venait de m'envoyer un message sur Grindr, et ce, peu importe la distance qui nous séparait. Je me m'étais sans arrêt en danger, sans m'en apercevoir. Comme si je cherchais secrètement qu'il m'arrive quelque chose de pas jolie. Et c'est comme cela que je menais ma vie, une vie à laquelle je ne tenais en définitive plus, jusqu'à une soirée fameuse sur une péniche, au cours de l'été.

Avant de me retrouver sur cette péniche, plus tôt dans la journée, je m'étais pourtant promis de ne pas sortir. Dans l'après-midi, je devais juste rejoindre Clémence chez elle pour qu'on se raconte deux trois potins, en regardant Sex And The City, et en buvant du Prosecco. Je savais au fond de moi qu'il ne m'arrivait jamais rien de bon lorsque je passais la soirée avec elle, après tout je l'avais rencontré quelques mois avant lors d'un after qu'elle faisait chez elle avec une bande d'inconnu dont je faisais partie, mais ce jour-là j'étais confiant. On allait juste passer une après-midi sympa, tranquillement posé chez elle. Et alors que ça faisait déjà plusieurs heures qu'on était assis sur la moquette de sa chambre, à fumer et boire, sur les coups de 23 h, elle lança un remix de Popular de The Weeknd. Brusquement, mon corps s'anima d'une énergie nouvelle. Je plongeais alors mon regard dans celui de Clémence, qui instantanément compris le signal. Je le sentais qui agissait en moi, le pouvoir corrupteur de la musique. Il avait suffi d'une sonorité, d'une fréquence, de ma fréquence. Tu sais cette fréquence, qui en boite, fait crier à certains SHOT, et à d'autre WOOAUH. Cette fréquence qui te donne soudainement envie de lui rouler une pelle, qui révèle en toi le danseur endormi. Plus je la sentais se déplacer à l'intérieur de moi, et plus mes petites résolutions du matin se dissolvaient. Je savais que j'allais encore faire une erreur que j'allais regretter le lendemain, mais c'était trop tard. Oui trop tard ! J'étais déjà loin, emporter loin de la côte par les puissantes vagues de la tentation.

Après s'être préparé avec coquetterie, on a commandé un Uber direction le 13ème. Dans la voiture, ivre de notre propre beauté, la musique à fond, on chantait comme des enfants en filmant notre petite virée. Et c'est vrai que ce soir-là Clémence était si jolie. Dans sa petite robe blanche aux manches bouffantes, elle ressemblait aux nymphes que l'on voit peintes sur certaines fresques des palais du XVIIIème. Le blond de ses cheveux, tourbillonnait dans les ondulations de ses mèches, et sa petite bouche rose projetait des bisous. J'étais tellement excité de la voir comme ça. Sa beauté me saisissait le cœur comme seule la beauté des femmes le peut. La soirée en elle-même fut en revanche assez médiocre. Je fis quelques rencontres sympas, mais sans plus. Je tirais une tronche pas possible parce qu’on n’avait pas trouvé de MD. Et c'est à une heure de la fin, que je tombais sur une fille incroyable qui buvait une coupe de champagne, accoudé à la rambarde de la péniche. Et c'est là qu'elle me sortit cette phrase magique, "Toi c'est quoi ton truc ? Champagne ou MD ? Non attends ne dis rien, j'ai le pressentiment que c'est les deux pas vrai..." Je restais alors avec elle et son groupe de potes, abandonnant Clémence à ses flirts. A la fin de la soirée, ça ne faisait même pas une heure que j'avais vraiment commencé à passer un bon moment. La fille avec qui je parlais, m'avait bien chauffé pour qu'on continu au Glazard, et j'étais emballé par l'idée. Ça allait être ma première fois là-bas, et après en avoir tant entendu parlé par tous les foncedés de Paname, je me disais qu'il fallait bien un jour que je fasse ma propre opinion sur le délire. Il ne manquait plus que je convaincs Clémence. Très vite je compris que c'était mort, et qu'elle ne voudrait pas finir au Glazard. Et c'est là que tout a pris une tournure complètement inattendue. Mon téléphone ne s'allumait plus alors on ne pouvait pas prendre de Uber pour rentrer... il fallait donc se résoudre à prendre le métro. En arrivant au niveau du pont de l'autre côté duquel on pouvait prendre la ligne 10 à la station Gare d'Austerlitz, j'aperçu un peu plus loin devant nous, un grand bonhomme chapeauté, les bras dansants, et le visage arrosé par le soleil levant. Immédiatement je me senti aspiré par lui. Son énergie était si vibrante, et son goût de la vie transpirait jusque moi. Je me sentais proche de lui, quelque chose de lui me murmurait à oreille. En m'approchant davantage, je réalisai que j'avais tellement été émerveillé par son personnage et captivé par son aura, que je n'avais pas remarqué qu'il était lui aussi accompagné. On échangea quelques mots et on décida de prolonger un peu plus le moment, à la terrasse d'un café quelconque qui faisait l'angle de la rue juste en face de la gare. J'étais heureux, d'être assis à côté de lui, de partager sa musique, qu'il ne semblait jamais quitter, même lorsqu'il s'engageait dans des discussions. Lorsque je lui révélai que j'écrivais depuis que j'étais adolescent, et que j'avais finis l'écriture de mon premier roman, il me proposa d'écrire pour lui, pour son journal. Je buvais chacune de ses paroles, et quand il ne parlait pas, j'avais presque envie de le supplier de continuer. Ma fascination était totale. Il avait ce je ne sais quoi dont seuls sont porteurs les passeurs de la grande civilisation. Et même après qu'on ait dû se séparer, je gardais dans ma mémoire cette formidable rencontre. Il m'avait donné un but, je devais lui écrire un texte, l'impressionner, lui prouver que ma plume valait la peine d'être publiée. Progressivement j'émergeais de ma dépression.

J'ai d'abord eu l'idée d'écrire sur mes souvenirs de ma toute première vraie soirée dans Paris. J'écrivais sans trop savoir où j'allais, mais plus j'écrivais et plus je réalisais l'intense joie que cela me procurait. Pour la première fois, j'écrivais directement sur ma vie, je me livrais, je faisais face à mes propres mensonges. Je regardais ma douleur en face. Lorsque mes parents m'ont mis à la porte, et que Simon m'a accueilli chez lui pendant quelques semaines, le temps que je prépare mon plan de remise sur pied, je n'ai pas arrêté d'écrire. Je ne pouvais plus cesser. J'avais une seule obsession, raconter tout ce qui m'était arrivé depuis le lycée. Aujourd'hui le projet a bien évolué, je suis si fier de le présenter à celui qui me l'a inspiré. Donc je voulais vous remercier Fabrice, vous remercier de m'avoir rappelé à quel point j'aime tremper mon visage dans le soleil. Je vous remercie d'être à votre façon un soleil, un astre fabuleux rempli de vie.

Cher camarade, sans cette rencontre, je me serais probablement casser la gueule à vie. Donc si toi aussi tu ne vas pas très bien à l'instant où tu lis ce récit, sache qu'à tout moment une chose, une personne, une rencontre, qui peuvent sembler insignifiantes, ont l'immense pouvoir de te rappeler à la vie. L'espoir est partout tout le temps. La lumière se niche dans l'obscurité. Les deux sont indissociables.

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